Eglise et diaconie : des relations problématiques

Colloque théologique
Entraide Protestante - Faculté de théologie protestante
Montpellier les 12-13 octobre 1996
 

RÉFÉRENCE EVANGÉLIQUE ET SÉCULARISATION
Eglise et diaconie ou diaconie de l’Eglise
 

Quelles représentations et quelles attentes réciproques ?
Jean-François Zorn

La dernière fois qu’une de nos Eglises protestantes de France s’est interrogée officiellement sur la question de la diaconie, c’était en 1990 au Synode national de l’Eglise réformée de France à Enghein. Une même réflexion s’était déroulée quelques années auparavant dans les Eglises baptistes et luthériennes. L’un des constats du Synode réformé, suffisamment important pour être repris dans sa décision finale, fait état d’une distance grandissante entre le travail diaconal et la vie paroissiale. “La diaconie travaille sur les marges (de la société) et se sent souvent marginalisée dans la vie des communautés” note le texte. Il ajoute qu’on constate cependant aujourd’hui “une nouvelle interrogation de la diaconie sur son identité” et parallèlement “un souci dans les communautés paroissiales de leur responsabilité diaconale”. D’où l’affirmation prudente de ce texte, d’une “amorce possible d’une nouvelle communication entre ces deux expressions de la vie de foi”.[1]

L’intégralité du rapport de Gérard Delteil au Synode national, ainsi que des extraits du texte adopté par les synodaux se trouvent relatés dans le Bulletin de la Fédération protestante des oeuvres de 1990. Dans ce même numéro paraît aussi le message que la 5e rencontre annuelle de l’Entraide protestante tenue quelques jours avant le Synode, adressait aux Eglises et qui se conclut ainsi : “L’Entraide protestante ne prétend pas épuiser le projet diaconal de l’Eglise. Elle veut dialoguer avec les Eglises locales pour mieux discerner avec elles les objectifs de leur responsabilité sociale” [2].

Cette communication a précisément pour but d’élucider à la fois quelques-unes des raisons qui pressent aujourd’hui l’Eglise et la diaconie d’entrer en dialogue et celles qui ont pu rendre problématique ce dialogue dans le passé et le présent.. Il convient préalablement de clarifier le vocabulaire employé. En effet en utilisant les termes Eglise et diaconie, comme deux entités distinctes  face à face ou côte à côte, je ferai référence à l’Eglise et à la diaconie comme institutions et non comme concepts. Car pour parler pratiquement de dialogues et de relations entre Eglise et diaconie, il faut que l’on soit en présence de partenaires bien identifiés ayant chacun une raison sociale définie.  Ainsi quand je parlerai d’Eglise je ferai essentiellement référence aux communautés protestantes locales, leurs projets, leurs conseils, leurs pasteurs, leurs bénévoles régis par la lois de 1905. Quand je parlerai de diaconie je me référerai  aux institutions diaconales, leurs projets, leurs conseils, leurs permanents, leurs bénévoles régis par la loi de 1901. 

1 - L’ordre du jour de la diaconie : “les malheurs du temps”

La première raison qui milite pour un dialogue entre Eglise et diaconie, qui est, selon moi, la plus importante tient à ce que l’on peut appeler “l’ordre du jour de la diaconie”. C’est un triste truisme qu’il nous faut pourtant bien rappeler : si aujourd’hui la diaconie est en pleine expansion après 30 ans de vitesse de croisière (“les 30 glorieuses”), c’est à cause de la crise que traverse notre société avec le développement de ce qu’on appelle depuis les années 80 la nouvelle pauvreté qui se caractérise par des situations  de précarité durable.

On peut dire qu’à côté des initiatives laïques du type Resto du Coeur ou confessionnelles de l’Armée du salut et du Secours Catholique qui occupent le devant de la scène médiatique, les Eglises protestantes ont su se laisser interpeller par “les malheurs de notre temps” et y répondre à leur manière, modestement, partiellement et concrètement à travers notamment le réveil des anciens diaconats paroissiaux. Mais avec la création et la croissance de l’Entraide protestante qui comptait environ 170 associations adhérentes à la fin des années 80 et plus de 450 aujourd’hui, la question des priorités de l’action diaconale protestante se pose. De plus, pour être pertinente et efficace sur le plan social une telle organisation doit se techniciser, se professionnaliser et recevoir des fonds publics. D’où une seconde question, celle des spécificités de cette action diaconale protestante, à côté d’autres projets privés ou gouvernementaux.

Au moment où se posent ces deux importantes questions des priorités et des spécificités de la diaconie protestante, celle-ci découvre aussi la marginalité. Tant par le public socialement exclu et généralement pas issu des Eglises qu’elle touche que par ses structures indépendantes de l’association cultuelle qui la régissent, la diaconie protestante tend à se détacher des communautés ecclésiales.

Malgré des questionnements réciproques et souvent des militants communs, les communautés ecclésiales et les assocations diaconales semblent naviguer de plus en plus dans des mondes différents et n’avoir ni la même compréhension de la société ni la même lecture de l’Evangile. Au point que les uns et les autres ne se comprennent plus et en viennent quelquefois à s’accuser mutuellement de ne pas avoir la bonne compréhension de ce que devrait être l’Eglise. D’où la nécessité du dialogue dont il a été question

Mais il y a de nombreux obstacles déjà rapidement évoqués. Aussi je voudrais revenir de manière plus précise sur certains d’entre eux, vus des deux côtés. C’est la condition nécessaire pour jeter les bases d’un dialogue entre Eglise et diaconie.

2 - Diaconie “aux marges”, Eglise “au centre” ?

Un des problèmes des Eglises protestantes par rapport à la diaconie pourrait bien venir de la composition sociale et du niveau de vie de la majorité de leurs membres. Ils appartiennent, pour bon nombre d’entre eux, à la classe moyenne, petite et moyene bourgeoisie, c’est à dire, jusqu’à une date récente, à des milieux épargnés par les “malheurs du temps”. Dans cette catégorie l’option du libéralisme économique et de la démocratie sociale ont une relative bonne presse. Or une partie non négligeable de ces protestants sont venus au protestantisme du fait, précisément, d’une attitude diaconale de l’Eglise à leur égard basée sur une prédication de la libération de la personne qui a entraîné leur promotion sociale et économique. Me basant sur des observations et des expériences personnelles, faute de pouvoir le faire sur une enquête sérieuse, je constate que l’attitude des classes moyennes dans l’Eglise vis-à-vis de la pauvreté se divise en gros en deux catégories : les uns y sont sensibilisés et généralement s’engagent dans des associations de type diaconal, mais sans retour effectif sur la communauté, les autres estiment que cela relève de leur conscience individuelle ou professionnelle et se montrent allergiques à une prise en compte de la question par la communauté craignant sa politisation. S’ils militent contre la pauvreté, c’est totalement ailleurs que dans l’Eglise ou dans une association diaconale.

Les deux attitudes ont pour commune conséquence “d’aseptiser l’espace ecclésial”, si vous me permettez cette expression, de toute préoccupation diaconale concernant “les malheurs du monde”, principalement la pauvreté présente et proche. La pauvreté dont il est alors question dans la communauté est lointaine, transmise par l’information, l’image et quelquefois le témoin de la Cimade, du Défap ou de l’Entraide et se concrétise dans l’offrande.  Tout en ne sous-estimant pas ce circuit, il ne permet cependant pas le contact direct avec la pauvreté, ce que paradoxalement certaines personnes réclament quelquefois sans se rendre tout à faire compte des conséquences que cela aurait pour la vie communautaire. Le clochard reste et restera donc, jusqu’à nouvel ordre, sur le seuil de la porte de l’Eglise.

Pourtant, le spectre de la pauvreté commence à rôder aussi dans les classes moyennes. Le sociologue Robert Castel note que la précarisation du travail à pour effet une ”possible inemployablité des qualifiés”, “une déstabilisation des stables” [3]. Or si l’un des membres d’Eglise tombe dans la pauvreté, il est rare qu’on en parle dans la communauté à moins que la personne ne le demande. Contrairement à la maladie, l’accident ou la mort, la pauvreté économique et sociale ne fait pas partie des choses dont on parle facilement devant les autres... Je ne me lancerai pas dans de grandes explications psychologisantes sur les raisons de cette pudeur, je voudrais seulement faire remarquer que ne voyant pas la pauvreté en son sein, l’Eglise ne la connaît plus (ce qui ne l’empêche pas d’en parler) et ne peut guère entreprendre d’action diaconale  directe.

Aussi l’Eglise a-t-elle tendance à se percevoir au centre de la société dans un monde intégré mais où il ne se passe plus rien, alors que la diaconie se perçoit aux marges de la société dans les lieux de l’exclusion qui, eux, ne conduisent nulle part. Mettre vis-à-vis ces deux mondes est de plus en plus difficile. Seule cependant une ouverture de l’Eglise à la réalité sociale de ses membres, et de la diaconie à la réalité spirituelle des siens pourrait permettre d’engager le dialogue que nous recherchons

3 - Diaconie “laïcité”, Eglise “religion” ?

Cette dernière proposition quelque peu provoquante, pourra surprendre. Je vais m’expliquer. Elle me permet d’enchaîner sur une autre raison de la séparation Eglise-diaconie. Confortés par le fait qui ne date pas de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, mais du début du XIXe siècle où déjà la diaconie avait dû s’organiser dans un cadre juridique distinct de celui des Eglises, certains estiment que la diaconie est le lieu de l’expression laïcisée de l’engagement chrétien, et que l’Eglise est celui de son expression privatisée. Je n’ignore pas cette distinction entre monde laïc et monde religieux, ni le soin que les protestants ont mis à la soutenir et même à l’instituer pour lutter contre l’emprise religieuse du catholicisme sur la société civile. Je n’ignore pas non plus que la laïcité est un bien commun de la République qui permet à toutes les personnes, bénévoles et professionnelles qui veulent s’engager dans la lutte contre la pauvreté de trouver un terrain culturel et philosophique neutre d’entente. Grâce à sa référence prioritaire à la Déclaration universelle des droits de l’Homme, la charte de l’Entraide protestante, peut ainsi rallier à sa cause des personnes de toutes confessions, même si elle affirme par ailleurs se référer au Dieu de l’Evangile.

Cela posé comment les deux mondes de la foi chrétienne et de l’affirmation laïque peuvent-ils se rejoindre dans l’action diaconale ?

- L’un des passages se fait grâce à l’engagement personnel de militants chrétiens qui viennent travailler bénévolement ou professionnellement dans les institutions diaconales. Arrêtons-nous un instant sur ce cas de figure. L’Eglise pourvoyeuse de militants, c’est très bien et il ne s’agit pas d’en changer. Partout où ils se trouvent, les protestants participent à la constitution de la société civile.

Les questions qui se posent à cet endroit sont les suivantes : comment s’opère la formation théologique de ces militants ? N’y a-t-il pour eux que le culte et la catéchèse pour tous ou n’y a-t-il pas lieu de penser à une formation spécifique ? comment s’opère le retour communautaire de l’engagement des militants ? cet engagement regarde-t-il la communauté ? le militant est-il en droit d’attendre quelque chose d’elle ? reconnaissance ? soutien spirituel ? demande de formation. Devant ce flots de questions autant dire qu’aujourd’hui il se passe fort peu de chose dans les Eglises et que chacun est renvoyé à lui-même. Peut-on en rester là ?

- Un autre passage pourait être envisagé, celui d’une mise en contact des “clients” de la diaconie avec l’Eglise. Et nous voilà en plein dans la question missionnaire sur laquelle l’Entraide protestante semble avoir une position arrêtée : A sa 5e rencontre annuelle de 1990 déjà citée “L’entraide protestante presse les Eglises à ne pas se replier sur elles-mêmes et à faire une place à des personnes en situation de précarité, sans intention de les incorporer dans la communauté” [4].

Je ne voudrais pas interpréter a maxima la formule “sans intention d’incorporer dans la communauté” car, en effet, il n’est pas dit “sans intention de témoigner de l’Evangile”... Mais je pense que la diaconie ne peut pas en même temps demander à l’Eglise de “ne pas se replier sur elle-même”  et lui interdire d’être elle-même, c’est à dire un lieu de témoignage de l’Evangile. Quant à l’intention d’incorporer les exclus dans la communauté, que diable ! quel mal y a-t-il à cela ? Connaissant les difficultés d’accueil  dans les communautés réformées, je pense que cette quasi interdiction d’incorporer des exclus est le meilleur moyen d’en rester au statu quo. L’Eglise et la diaconie le souhaitent-ils ? Si oui, à quoi bon discuter. Sinon, faisons un pas en avant vers une laïcité ouverte à la question spirituelle !

Si l’Eglise disait “chiche !” et qu’elle essayait d’accueillir sérieusement le pauvre, on la verrait peut être changer. Quant au risque d’endoctrinement que craint peut-être implicitement la déclaration de l’Entraide, il peut exister, mais comme il existe dans la rue ! En tout cas je ne voudrais pas qu’on ferme la porte à l’idée qu’une Eglise vivante est une Eglise qui peut chercher à grandir...

- Reste le dernier passage que j’évoquais en début de paragraphe avec l’idée selon laquelle la diaconie devait s’intéresser à la dimension spirituelle de ses protégés. Pourquoi le monde de la pauvreté et de la précarité devrait-il, contrairement à ceux d’autres malheurs, ne pas disposer d’une sorte d’aumônerie ? Le mot est ancien, mais nous savons très bien le soin qu’on y met dans les hôpitaux et dans les prisons.

Alors pourquoi la diaconie d’inspiration protestante laisserait-elle le champ libre à l’Armée du Salut et aux évangéliques sur ce terrain ? Si, de surcroit, on n’est pas d’accord avec certains procédés évangéliques jugés trop “profiteurs” de la misère, pourquoi nous protestants respectueux de la liberté de conscience et de la laïcité, n’essayerions-nous pas un type d’évangélisation qui nous soit spécifique, car tel est bien le mot qu’il faut prononcer sachant qu’il dit quelque chose de fondamental de notre conviction, une bonne nouvelle est réservée aux pauvres dans l’Evangile, mais rien sur les méthodes à employer, ce qui est une autre affaire. 

4 - Diaconie “patronat”, Eglise “pastorat” ?

Je ne voudrais pas terminer cette communication sans évoquer, un point délicat certes, mais combien fondamental, celui des personnes responsables tant dans la diaconie que dans l’Eglise, car je suis convaincu qu’un certain nombre de raisons des tensions entre les deux relèvent de questions de personnes.

Pour un certain nombre d’hommes et de femmes en activité ou en retraite désireux de mieux se réaliser professionnellement, qu’ils aient ou aient eu un métier peu valorisant ou au contraire très intéressant, le meilleur moyen d’atteindre ce but est la militance dans l’Eglise ou dans la diaconie. Ces personnes s’y investissent  de telle manière que cet engagement devient central pour elles. C’est notamment le cas des fondateurs d’associations ou ceux qui en ont pris les rênes dans une période difficile pour gérer un redressement ou une réorientation. L’identité de ces personnes finit par faire corps avec l’association d’autant plus qu’elles y restent souvent une longue période. Elles en arrivent à ne plus supporter un regard critique ou des directives venues de l’extérieur, notamment de l’Eglise dont souvent elles sont issues ou dont elles sont sorties avec plus ou moins de satisfaction. Leur vécu personnel les poussent alors à rechercher l’autonomie institutionnelle.
Mais il ne faudrait pas rendre les associations diaconales et leurs dirigeants seuls responsables de cet état de fait. Les Eglises ont aussi leur part de responsabilité surtout celles qui considèrent les associations comme leur enfant plus ou moins encore sous leur coupe et qui se permettent des critiques sans connaissances réelles du sujet ou  selon des conceptions dépassées. Les associations diaconales travaillent dans un contexte difficile, avec quelquefois le sentiment d’impuissance devant la tâche à accomplir. Elles ont besoin d’autre chose que d’une supervision sournoise, tatillonne et autoritaire. Un aspect de la solution réside dans la contractualisation de la relation et la représentation réciproque dans les conseils d’administration respectifs.

Mais l’expérience, ces dernières années, des relations difficiles entre les conseils presbytéraux, et les conseils d’administration d’associations créées jadis dans leur mouvance est là pour nous montrer que ni les protocoles d’accord, ni les représentants officiels ne sont en mesure, à eux seuls, de règler les problèmes relationnels. Ceux-ci ne sont pas seulement techniques ou administratifs mais ecclésiologiques. Ils concernent donc la théologie des ministères. Côté diaconie, je n’y reviens pas, l’émergence du patronat associatif aussi compréhensible soit-il doit être réfléchi et contrôlé.

Mais comment nos associations diaconales quelquefois devenues des entreprises  puissantes sur la place publique, peuvent-elles, pour autant, ne pas cesser d’être des services à dimension humaine et ne pas être totalement sous tutuelle du décideur / payeur politico / financier, Administration centrale et collectivité locale ?

Coté Eglise le problème que je voudrais évoquer pour finir est celui du règne du ministère unique, celui du pasteur. Des quatre ministères que Calvin avait imaginé pour les Eglises réformées, celui de docteur est relégué principalement dans les Facultés de théologie; celui d’ancien retrouve petit à petit sa pertinence, mais gare aussi à la conception patronale qui peut gagner la fonction de président de Conseil presbytéral; quant à celui de diacre, il a disparu dans l’Eglise réformée en France. Bref il ne reste plus que le ministère pastoral qui concentre localement le ministère doctoral (formation, catéchèse) et le ministère diaconal (visite, entraide) sans parler du reste.

Avec la montée des problèmes sociaux et économiques, même si ceux-là ne touchent guère les communautés, comme nous l’avons déploré, le pasteur est obligé d’endosser le ministère de diacre parce qu’il ne peut pas faire autrement. Une montée de la charge diaconale dans le ministère pastoral aujourd’hui risque de provoquer un déséquilibre dans la conduite du ministère de la communauté en général. Je suis de ceux qui pensent que le pasteur est d’abord un théologien, il est d’ailleurs formé pour cela, mais je pense également que le ministère diaconal devrait, sinon être restauré comme c’est le cas dans certaines Eglises de la Suisse romande, au moins bénéficier d’une définition précise dans la Discipline ecclésiastique ce qui ne l’empêcherait pas d’être assuré collégialement et bénévolement comme ministère local.

Je vois quatre avantages à cette création d’un ministère diaconal au sein des Eglises protestantes :

- décharger le ministère pastoral d’une partie des tâches matérielles et sociales qui lui incombent actuellement,

- donner un vis-à-vis au ministère pastoral capable d’apporter au coeur de la communauté, et notamment de sa vie liturgique, la présence des malheurs du temps comme le faisait les diacres dans l’Eglise primitive,

-  susciter, former et encadrer les bénévoles pour la visite, l’animation, le service,

- assurer l’interface avec les services sociaux publics ou les associations diaconales d’origine chrétienne pour mettre en place un vrai volet diaconal de la vie de l’Eglise. Il ne s’agit pas de faire mal et sans compétence ce que les services sociaux et les associations diaconales doivent continuer à pouvoir faire bien et avec compétence mais de découvrir ce “plus” humain et communautaire que l’Eglise devrait pouvoir apporter aux bénéficiaire de la diaconie. Je suis convaincu que la diaconie “laïcisée” peut avoir besoin d’un tel partenaire pour accomplir son travail dans la plénitude.

En donnant ainsi un contour et si possible un visage au ministère diaconal de l’Eglise, on peut espérer que le quadruple choc des idéologies sociales, des conceptions théologiques, des pratiques institutionnelles, et des fonctions personnelles qui ébranlent dangereusement les relations entre diaconie et Eglise pourrait s’orienter plus utilement vers notre ministère commun, celui du service des plus pauvres de notre société. 

Eglise et diaconie : vers une reconnaisance mutuelle ?

Dans un article écrit il y a presque 20 ans, Gérard Delteil posait la question suivante : “Y a-t-il deux Eglises parallèles : l’Eglise du témoignage et l’Eglise du service ?”. Il pointait et déplorait cette sorte division de travail dans l’Eglise qui conduisait les uns à se réclamer d’une tradition théologique donnant priorité au message, les autres d’une tradition théologique donnant priorité au service.

Ces attitudes opposées - encore qu’elles aient chacune leurs nuances - se référent probablement à des compréhensions différentes mais acceptables du salut, de l’Eglise, de la parole de Dieu, de l’action... Delteil craignaient cependant qu’à séparer ainsi le témoignage et le service on dénature l’un et l’autre : “qu’on aboutisse d’un côté à une relativisation de la diaconie et à un culte privé d’histoire, coupé de la souffrance des hommes... et de l’autre à une relativisation de la liturgie et à un service privé de parole, c’est à dire fermé sur soi” [5].

Le diagnostic de Delteil me paraît juste et encore d’actualité, car le secteur de la diaconie ou de l’entraide dans les milieux protestants français a peu bougé théologiquement depuis 20 ans.

En 1984, le Consistoire supérieur de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine a réfléchi sur la diaconie. C’est quasi unanimement que les inspecteurs ecclésiastiques se sont plaints du silence des paroisses ou de leur manque de sensibilité en matière diaconale. Pour eux la délégation de la diaconie à des spécialistes ainsi que les trente années de prospérité (les “30 glorieuses !”) ont démobilisé les Eglises [6].

En 1990, le synode national de l’Eglise Réformée de France avait pour thème “Evangile et service”. Dans sa décision finale ce synode faisait le constat suivant : “La distance grandit souvent entre le travail diaconal et la vie paroissiale. La diaconie travaille sur les marges et se sent souvent marginalisée dans la vie des communautés. Nous constatons aujourd’hui une nouvelle interrogation de la diaconie sur sa propre identité, et un souci, dans les communautés paroissiales de leur responsabilité diaconale. Amorce possible d’une nouvelle communication entre ces deux expressions de la vie de foi” [7] .

Le Synode a formulé des convictions, mais il n’a pas été en mesure de faire des propositions concrètes si ce n’est d’inviter tous les acteurs de la diaconie - Eglises locales, oeuvres et mouvements et les Facultés de théologie - à réfléchir à “une nouvelle reconnaissance mutuelle” afin que les Eglises soient “provoquées par la présence des pauvres parmi nous”.

Le colloque que l’Entraide protestante et la Faculté de théologie de Montpellier  organisent ensemble va tenter d’avancer dans la direction indiquée ci-dessus.

Une première étape consistera à faire une sorte d’état des lieux. Pourquoi en sommes-nous là ? Une approche socio-historique devrait permettre de sortir de l’attitude qui consiste à s’adresser réciproquement des reproches, en idéalisant le passé ou en forçant le présent.

Le fait, par exemple, que les institutions diaconales d’inspiration protestante soient aujourd’hui laïcisées et professionnalisées ne procède pas forcément, à l’origine, d’une volonté délibérée de ces institutions de se séparer des Eglises, mais d’un effet de contexte qui les dépasse, la sécularisation de la société. Le fait qu’aujourd’hui ces mêmes institutions défendent leur autonomie, qu’elles soient à la recherche de leur identité propre et qu’en même temps elles entendent donner un fondement  théologique à leur action n’est pas non plus la manifestation d’une volonté de recléricaliser la diaconie, mais résulte d’un autre effet de contexte plus récent qui se nomme quête de sens, y compris religieux.

Cela ne signifie en rien que nous soyions des “bernés de l’histoire”, mais que nous ayons à comprendre les temps que nous vivons, les aspirations humaines qui s’y expriment et surtout la nature exacte (ou la moins erronée possible...) des malheurs du monde qui fixent toujours l’ordre du jour de la diaconie.

C’est sur la base de telles analyses qu’en second lieu, un essai de reconstruction théologique peut se réaliser. Non pas que la théologie soit, elle aussi tellement dépendante du contexte, qu’elle n’ait rien à dire d’elle même. Mais s’il est vrai qu’une théologie évangélique digne de ce nom peut construire des modèles bibliques diaconaux, le ministère diaconal, lui, se construit en situation dans la confrontation des besoins nouveaux de la société souffrante avec l’appel évangélique de la foi.

C’est pourquoi les propositions du théologien, qu’elles viennent de la bible ou d’une élaboration systématique, doivent être mises en question par ceux et celles qui travaillent sur le terrain de la diaconie que ce soit en milieu laïc et professionnel ou en milieu ecclésial et bénévole.

Ce colloque ambitionne donc de chercher toutes les articulations possibles aujourd’hui entre une diaconie laïcisée et le témoignage évangélique. Les institutions diaconales le demandent, quant aux institutions ecclésiales, spécialement les Eglises locales, elles ont tout à gagner de se mettre au bénéfice d’une telle réflexion. Déchargées de responsabiltés institutionnelles lourdes en matière de santé, d’éducation, de recherche d’emploi etc. les paroisses peuvent-elles reprendre la question diaconale à la base, en termes personnels et communautaires et en des termes de relais locaux des institutions diaconales. Cette approche modeste est susceptible de modifier la structuration et le fonctionement des activités de l’Eglise y compris de son culte, au sein duquel un certain repas nommé la Cène se déroulait aux origines au cours d’agapes fraternelles à destination des pauvres. Une Eglise retrouvant sa fonction diaconale et des oeuvres diaconales retrouvant leurs fondements évangéliques, tel est le cheminement que ce colloque se propose d’engager. 

Jean-François Zorn 

Colloque théologique
Entraide Protestante - Faculté de théologie protestante
Montpellier les 12-13 octobre 1996
 

ÉGLISE ET DIACONIE
Bref historique d’une séparation pas toujours à l’amiable

1 - Dès les origines du christianisme, les rapports entre Église et diaconie se sont noués autour de la question du statut du ministère de diacre dont l’existence est attestée dans les épîtres de Paul, les Actes et les Pastorales. Il est intéressant de constater que, dans ces textes, le besoin d’un ministère de diacre naît de la prise de conscience des premières communautés chrétiennes de la nécessité de s’occuper convenablement des pauvres, activité qui ne devait cependant pas distraire les apôtres de l’exercice de leur mission première, à savoir le ministère de la parole, mais s’articuler à lui.

2 - Quand, au second siècle de notre ère, la fonction du diacre se précise, c’est un ministère à part entière qui se met en place. Il est non seulement tourné vers l’extérieur de la communauté chrétienne, car les pauvres sont aux portes des villes où se fixent les premières communautés, mais également vers l’intérieur car le diacre organise la solidarité et inscrit cette activité au coeur du culte, de la Cène notamment. De plus ce ministère est liturgiquement reconnu.

3 - Avec la structuration hiérarchique de l’Eglise catholique au cours des IIIe et IVe siècles et son évolution vers une Église de multitude, le ministère de diacre va être  subordonné au ministère de l’évêque et devenir son assistant. Dans le même mouvement, le ministère du prêtre va se développer avec comme conséquence d’occuper tout l’espace ecclésial et de se sacraliser autour de l’eucharistie. La fonction caritative spécifique originelle du diacre disparaît alors progressivement et avec elle le rôle diaconal de l’Eglise séculière diocésaine.

4 - Au Moyen-âge, après les invasions, l’Eglise diocésaine et le pouvoir épiscopal eux-mêmes sont affaiblis. Aussi, en zone rurale, c’est le monastère, avec sa communauté construite sur le modèle de l’Eglise primitive, qui s’offre à la société et à l’Eglise comme nouveau lieu de solidarités inédites. En accueillant, à la fois les malades et les miséreux du lieu et les mendiants voyageant sur les grands axes de pèlerinage, le monastère renoue avec la conscience diaconale primitive de l’Eglise. Le pauvre redevient un frère. Mais son exaltation et la sollicitude qu’on lui témoigne nourris d’un mépris du monde et d’une fixation sur l’au delà contribuent au développement de la théologie du salut par les oeuvres qui deviendra un pilier de la théologie catholique.

En zone urbaine, une aristocratie laïque et bourgeoisie des villes confrontée à de nouvelles questions sociales, critique la manière opulente de vivre du clergé séculier, ses moeurs dissolus, et son inactivité sur le plan social. Ce sont donc les laïcs organisés en confréries ou fraternités qui participent à la création d’oeuvres sociales et hospitalières charitables (les fameux hôtels Dieu).

5 - Les Réformateurs seront unanimes à vouloir rétablir le diaconat à côté du pastorat, comme ministère de la charité complémentaire du ministère de la parole et articulé à lui. Ils combattent à la fois la conception cléricale et liturgique du diacre catholique qui  réduit à l’insignifiance ses tâches et la conception catholique du salut par les oeuvres. Les Réformateurs échouent néanmoins dans leur tentative de restaurer un ministère spécifiquement caritatif, liturgiquement consistant et ministériellement reconnu pour deux raisons essentiellement : la laïcisation de la diaconie et le cléricalisme des pasteurs. Dans les villes où se déroule la Réforme, l’autorité civile avait déjà pris en charge la diaconie. C’est particulièrement le cas dans la Genève de Calvin. Une des conséquences pratiques de cette attitude active de l’autorité civile est la perception de l’impôt ecclésiastique qui fait tomber en désuétude la pratique de l’offrande dans l’Eglise. La seconde raison tient au fait que l’Eglise de Genève cherche à se démarquer des pratiques de l’Eglise catholique. Sous prétexte de ne pas restaurer une régime épiscopal en imposant les mains aux diacres, ces derniers sont seulement présentés à la compagnie des pasteurs et au conseil des anciens, procédure qui affaiblit l’ecclésialité du ministère diaconal qui se porte désormais sur le seul ministère pastoral.

6 - Aux XVIII et XIXe siècles l’organisation ecclésiastique traditionnelle jointe à une orthodoxie  passablement bien accommodée du rationalisme du Siècle des Lumières  provoquent un repli des Églises protestantes sur elles-mêmes. C’est le mouvement du Réveil travaillé par des courants théologiques tels que le piétisme et le méthodisme insistant sur la responsabilité des croyants vis-à-vis des pauvres du monde entier, qui secoue les Églises de leur torpeur. Le Réveil permet alors à nouveau à quelques pionniers de songer à la restauration d’un ministère diaconal à vocation missionnaire. Wichern, par exemple, pense que c’est toute l’Eglise qui doit entrer dans le mouvement, mais, comme ses continuateurs, très vite il déchante. Aux pasteurs et aux notables qui craignent de perdre leur pouvoir et de voir l’Eglise risquer de se détourner de sa tâche enseignante du troupeau, il faut ajouter les contraintes administratives propres aux  Églises liées à l’État.  Tel est le cas des Églises protestantes en France au XIX et XXe siècles auxquelles toute autre activité publique que le culte est interdite puis impossible (séparation des Églises et de l’État en 1905). Elles doivent trouver les moyens de détourner cette interdiction. Les oeuvres et les mouvements souvent organisés sur le plan international (UCJG, scoutisme etc.) leur offrent cette possibilité. Ils sont, jusqu’à aujourd’hui, la pépinière du laïcat dans des mouvements tels que la mission, le christianisme social, les associations d’étudiants, les oeuvres caritatives, etc.

De ce bref parcours historique, il ressort que le ministère diaconal de l’Eglise n’est jamais parvenu à se déployer en tant que tel, à côté du ministère du prêtre en régime catholique, de pasteur en régime protestant. Le double résultat de cette évolution a été, d’une part, un désaisissement progressif de l’Eglise des ses responsabilités diaconales au profit de mouvements caritatifs para-ecclésiaux et, d’autre part, d’une prise en charge progressive de l’assistance sociale par la société civile et l’État. 

Jean-François Zorn 

Références bibliographiques : 

- Gottfried HAMMANN, L’amour retrouvé. le ministère de diacre du christianisme primitif aux Réformateurs protestants du XVIe siècle, Paris : Cerf, 1994.

- Marc Edouard KOHLER, Vocation, service compris ! La diaconie de l’Eglise, Genève/Lausanne : Labor et Fides/Ouverture, 199 

 

Colloque théologique
Entraide Protestante - Faculté de théologie protestante
Montpellier les 12-13 octobre 1996

BIBLIOGRAPHIE


Ouvrages 

- W.A. Visser’t Hooft, Les exigences de notre vocation commune, Genève : Labor et Fides, 1960.

- Claude Bridel, Aux seuils de l’espérance. Le diaconat en notre temps, Neuchâtel : Delachaux et Niestlé, 1971.

- Coll. De geste et de parole. Vingt ans de ministère diaconal dans les Eglises réformées de la suisse romande, Genève : Labor et Fides, 1987.

- Jean-Robert Gnaegi, Ambition ou service. L’Evangile en action, Aubonne : Ed. du Moulin, 1987.

- Gérit Messie, Les diaconesses de Reuilly. Un germe fécond, Paris : Cerf, 1992.

- Gottfried Hamman, L’amour retrouvé. Le ministère de diacre, du christianisme primitif aux Réformateurs protestants du XVIe siècle, Paris : Cerf, 1994.

- Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris : Fayard, 1995.

- Marc Edouard Kohler, Vocation service compris !  Genève : Labor et Fides, 1995. 

Dossiers 

- Les Cahiers protestants, 1985, n°3, Une diaconie de l’espérance. Urgence de notre temps.

- Bulletin d’information de la FPO, 1986, n°27, Le ministère diaconal de l’Eglise.

- Autres Temps, 1988, n°17, Les nouvelles pauvretés. 1995, n°46, L’exclusion progresse: comment vivre ensemble.

- Concilium, 1988, n°218, La diaconie, une Eglise pour les autres.

- Information Evangélisation, 1989, n°1, Evangile et Service.

- Libre Sens, 1993, n°29, L’avenir du travail.

- Dossier de la FPF, 1994,Travail - Partage - Exclusion. Eléments pour une réflexion collective.

- Esprit, 1995, n°214, L’avenir du travail.

- Lettre aux communautés (Mission de France), 1996, n°180,Les diacres... paroles de servants.

- Bulletin trimestriel d’information de l’Entraide Protestante, 1996, n°69, Eglise et diaconie ou diaconie de l’Eglise ? 

Articles 

- Alain Blancy, “Diaconie et sacrement. Réflexions théologiques”, Bulletin d’information de la Fédération Protestante des Oeuvres, 1987, n°32, pp.15-26.

- Alain Blancy, “Eglise-Laïcité-Diaconie”,  Bulletin d’information de la Fédération Protestante des Oeuvres, 1989, n°42, pp.25-46.

- Jean-François Collange, “Evangile, vie quotidienne et diaconie. Enquête biblique et réflexion ecclésiologique”, ETR, 1990, n°2, pp.221-233.

- Gérard Delteil, “Evangile et service. Rapport devant le synode national de l’ERF à Enghien. 5-7 mai 1990”, LXXXIIIe synode national, Paris : ERF, 1990, pp.222-257.

 


[1]  Actes du LXXXIIIe Synode national de l’ERF d’Enghein, 5-7 mai 1990, p.27.

[2]  Entraide protestante, “Message aux Eglises” de la 5 e rencontre annuelle de l’EPFN, 26-28 avril 1990, Bulletin d’information de la FPO, n°44, juin 1990.

[3] Robert Castel, La métamorphose de la question sociale, Paris : Fayard 1995, p.409-412.

[4] Op.cit. p.50

[5]Information-Evangélisation , 1977, n°5-6, p.12.

[6] Propos extraits des Actes du Consistoire supérieur de l’ECAAL de Betschdorf (1984) rapportés par Fritz Lienhardt, Pauvreté et diaconie à la lumière de la croix, Thèse de doctorat en théologie, Strasbourg 1995, T.2, p.377.

[7]  Actes du LXXXIIIe synode national d’Enghein - 5-7 mai 1990, p.27.