Les enjeux de la diaconie aujourd’hui

CASP – 7 octobre 2006    

C’est donc à moi que revient la responsabilité d’intervenir en dernier. Je ne comprends pas cette intervention comme une parole de vérité qui prétendrait trancher dans les points de vue précédents. Je suis reconnaissante pour la clarté et la profondeur de tout ce que j’ai entendu ici. Bien évidemment on reconnaîtra certaines proximités. Mais je trouve précieux qu’il y ait plusieurs façons de penser, avec ce qu’elles comportent d’oppositions et de complémentarités. L’écart entre elles permet de maintenir du jeu, de nous garder en mouvement, en recherche, comme une façon de nous rappeler que le dernier mot nous échappe toujours.  

Les quelques remarques qui suivent vont croiser des questions qui ont été déjà abordées, mais le titre qui m’a été donné, « les enjeux de la diaconie », nous entraînera un peu ailleurs. Il me semble que, fondamentalement, ce qui est en jeu dans la diaconie – que je définis très simplement comme toute action sociale, ou médico-sociale, ou éducative, référée à l’Évangile -, c’est la compréhension que nous avons de l’homme, du monde et de Dieu. Et j’aime à comprendre la diaconie comme une protestation en actes – une triple protestation :

1/ pour l’humain, pour les hommes et les femmes de ce temps, pour lesquels la conviction chrétienne est que chacun est aimé de Dieu ; protestation pour l’humain, contre tout ce qui défigure l’image de Dieu en lui ;

2/ pour la société, ensuite, une société à placer en espérance sous l’horizon du Royaume de justice et de paix que Dieu veut pour nous, contre tout ce qui dénature ou occulte cet horizon ;

3/ enfin, une protestation pour Dieu lui-même, contre toutes les images de Dieu qui enferment au lieu de libérer, qui écrasent au lieu de mettre debout.

Il y a là trois volets d’une même protestation ; trois volets pour moi inséparables, Dieu étant atteint dans son image chaque fois que l’homme l’est. 

Vous entendez que cette protestation se joue toujours au double sens, plus positif ou plus négatif, du mot ‘protestation’, qui désigne une déclaration solennelle en faveur de quelque chose ou contre ce qui paraît illégitime. Je vais essayer de décliner ces trois aspects en soulignant quelques uns des défis actuels. 

1/ Une protestation pour l’humain 

Quand je dis cela, je pense non seulement à ceux qui connaissent la difficulté et qui viennent demander de l’aide dans les structures du CASP ou d’ailleurs, mais aussi à tous les autres – même ceux pour qui, à vues humaines, tout va bien, ou à peu près bien… (si tant est que cela existe !) 

Il s’agit de refuser tout ce qui porte atteinte à la dignité des personnes et qui les empêche de vivre pleinement : la misère, l’oppression, le mépris, la souffrance physique, la solitude, bien sûr ; sans oublier les structures qui favorisent ces réalités – j’y reviendrai après. Et il s’agit, en même temps, de refuser l’égoïsme des riches, des bien-portants, des puissants… de ceux qui construisent leur vie sur la misère des autres, ou plus simplement sans s’en soucier. Car cet égoïsme, si communément répandu, constitue lui aussi une atteinte à la dignité de l’homme.

Tout cela, la diaconie le refuse au nom d’une certaine idée de l’humain qui, pour la tradition judéo-chrétienne, est image de Dieu. La diaconie est protestation pour que les hommes et les femmes se voient reconnus dans leur pleine dignité d’êtres humains, créés à l’image de Dieu et aimés par lui, au nom de l’espérance qui est ouverte pour chacun.

Vous l’entendez, je refuse de séparer les humains – de nous séparer - en deux catégories, les pauvres d’un côté, les riches de l’autre, ceux qui reçoivent et ceux qui donnent. Je voudrais faire quelques remarques à ce propos.

1) La première pour rappeler que la dignité humaine ne se divise pas. Pour chacun de nous, notre dignité ne peut être pleine et entière que si nous nous battons aussi pour la dignité de l’autre. Car la dignité de l’être humain n’est pas seulement bafouée en ceux qui sont abandonnés à leur misère ou à leur désespoir. Elle est bafouée aussi – et peut-être d’abord – en ceux et par ceux qui en abandonnent d’autres à cette situation, par le fait même qu’ils agissent ainsi. Car c’est en traitant autrui comme une personne à part entière que nous devenons nous-mêmes une personne digne de ce nom. C’est en reconnaissant sa dignité que nous honorons la nôtre. Il n’y a pas de véritable humanité qui ne fasse place au souci de l’autre et de son humanité.

Il s’agit donc de lutter contre l’égoïsme pratique qui régit de fait notre société et les façons d’être de tant de nous. Car cet égoïsme là défigure l’image de Dieu en nous peut-être encore davantage que la misère ou la souffrance en celui qui la subit.

2) L’action sociale contribue à mettre les gens dans des catégories – la première séparation étant entre les ceux qui aident et ceux qui sont aidés. Et cette distanciation me paraît en grande part nécessaire.

Il me semble qu’il y a pourtant là un défi fondamental de la diaconie : savoir nous comprendre tous, de quelque côté de la barrière que nous nous situions, comme toujours à la fois en demande d’aide et en possibilité d’aide, en donateur et en receveur, dans l’horizon d’une réciprocité – ou peut-être plutôt d’une interdépendance - à susciter. Je voudrais éclairer cela avec ces mots d’André Dumas qui me paraissent très justes : 

« Le pire pour un homme n’est sans doute pas de vivre dans le manque mais d’être jugé et de se juger lui-même incapable de rien apporter. Ne pas attendre du pauvre et vouloir constamment l’aider, c’est rajouter au pouvoir annihilant de sa pauvreté, c’est le reléguer dans cette frange d’humanité qui excite le mépris des méchants et suscite la pitié des bons, la seconde étant peut-être plus destructrice que la première. Or si la vérité de l’homme c’est sa possibilité de demander, son honneur c’est sa possibilité de donner. Aucun homme vrai, c’est-à-dire aucun pauvre, ne peut vivre si on ne lui reconnaît pas avec cette vérité, cet honneur. Si le don sans besoin est un masque mensonger, le besoin sans don est une relégation meurtrière. »[1]  

Oui, enfermer ceux qui traversent la difficulté dans cette seule étiquette – en oubliant qu’ils ont aussi des richesses à partager –, c’est nier leur dignité ; c’est les enfermer dans une dépendance qui risque de constituer un cercle vicieux. En même temps, c’est un mensonge que de penser que, de l’autre côté de la barrière, du côté de ceux qui aident, il n’y aurait aucun besoin. C’est d’ailleurs, dans la perspective chrétienne, bien plus qu’un mensonge : un péché. On sait que la Bible définit justement comme péché cette prétention à pouvoir se passer des autres et de Dieu – prétention qui conduit à rompre la relation. 

Devant la détresse, ou encore plus, devant la déchéance de certaines personnes, le travailleur social a tendance à se réfugier dans la distance. Et c’est d’une certaine façon tout à fait sain et absolument indispensable. Il lui faut cette conscience lucide de l’altérité, pour pouvoir aider l’autre de façon juste ; il ne servirait à rien qu’il se laisse emporter par ce sentiment de déchéance. En même temps il est important, pour pouvoir entrer dans une relation juste avec celui qui est dans la difficulté, qu’il n’oublie pas complètement ou qu’il ne refoule pas trop profondément ce qui, dans l’autre, dans sa misère, le renvoie à lui-même et à ses propres manques.

Il me semble qu’une des forces que peut donner la confiance au Dieu de la grâce, c’est de pouvoir regarder sereinement cette faillibilité en nous – parce que nous nous savons  acceptés tels que nous sommes. Et cette conscience de notre propre faillibilité nous amène à modifier notre regard sur l’autre en difficulté, pour y découvrir en même temps proximité et altérité. Nous sommes, tous, un mélange de force et de faiblesse, de richesses et de manques, d’avancées et de chutes, de bonheurs et de malheurs - même si c’est peut-être dans des mesures différentes. Mais nous sommes tous, aussi, au bénéfice d’un amour qui dépasse et déplace nos limites humaines, au bénéfice d’une promesse qui ouvre un avenir. Cette conviction là nous permet de vivre, dans l’espérance, quelque chose de la fraternité des enfants de Dieu.

3) Ce qui signifie concrètement qu’à mon sens la diaconie devrait – par rapport à la professionnalisation croissante du travail social – le plus possible faire place à l’entraide, avec ce que cela signifie de réciprocité et de fraternité reconnue. Que les bénéficiaires de l’aide soient amenés le plus possible à être acteurs, non seulement de leur cheminement propre, mais aussi les uns pour les autres ; que des échanges soient suscités entre personnes de situations diverses ; que des bénévoles soient associés pour des actions, même modestes, en faveur d’autres personnes. Que soient suscitées des initiatives du type des SEL[2] ou des Alcooliques anonymes : tout ce qui permet que se créent des réseaux de relation où chacun peut être à la fois en position d’aider et d’être aidé. Paul Ricœur voit dans cet « horizon de réciprocité » « qui institue l’autre comme mon semblable et moi-même comme le semblable de l’autre » la « requête éthique la plus profonde »[3], et je souscris pleinement à ce qu’il dit – même si je sais que l’horizon paraît parfois bien éloigné. J’y reviendrai tout à l’heure.

2/ J’ai donc insisté beaucoup dans ce premier temps sur le refus du cloisonnement, un refus qui me paraît particulièrement urgent dans une société qui se sécurise en enfermant les individus sous des étiquettes et dans des ghettos, en construisant des murs aux frontières. D’un côté les riches, de l’autre les pauvres ; d’un côté les blancs, de l’autre les noirs ; ceux quoi ont des droits et ceux qui n’en ont pas. Ce qui est en jeu, c’est bien notre projet de société ; la protestation que constitue la diaconie est aussi protestation contre un projet de société dominé par l’avoir, qui met en place l’exclusion de beaucoup de ses membres, au nom de l’utopie du Royaume de justice et de paix que Dieu souhaite et promet à ses enfants.   

Je trouve très stimulantes les analyses de Miguel Benasayag  qui montre comment la société a construit un mythe de l’individu autonome, qui n’est en fait qu’une forme d’organisation sociale traduisant et favorisant un projet économique, celui de la société de consommation ; l’individu, dit-il, est « le principe indivisible et fondateur » du capitalisme[4]. Et il montre aussi comment cette société de l’individu est structurée par la peur, une peur de perdre qui conduit bien vite à la peur de l’autre. Car celui-ci risque toujours d’empiéter sur mon confort, sur mon intérêt, sur mon pouvoir, sur ma liberté.

Il est important de prendre conscience que les valeurs sur lesquelles se construit le bien être de la société contribuent de fait à l’éclatement du lien social et à l’exclusion des plus faibles. Dans un monde complexe où l’exigence de performance est sans cesse plus forte et où règne une compétition impitoyable, ceux qui ne peuvent pas suivre sont laissés au bord de la route ; la  mobilité géographique et professionnelle imposée par le système économique tend à faire éclater les réseaux de relation traditionnels ; et la valeur attachée à la consommation fait que la pauvreté matérielle se renforce d’un sentiment d’exclusion. Ce projet de société qui prétend mettre en son cœur l’individu se retourne en fait contre lui. Seuls les plus riches matériellement et culturellement s’en sortent à peu près – mais parfois au risque de perdre une part de leur humanité.

1) Il me paraît important que la diaconie fasse bien place à ces deux volets de la protestation, le volet qui porte le souci des individus et celui qui se situe au niveau du projet de société.

Le christianisme a largement contribué à l’émergence de cette catégorie de l’individu – émergence qui, ne l’oublions pas, a constitué un réel progrès. Mais le résultat est qu’il a parfois tendance - surtout dans sa version protestante - à négliger la dimension collective. Une part non négligeable des associations qui constituent le champ de la diaconie protestante aujourd’hui sont nées dans la mouvance du Réveil – ou, plutôt, des réveils successifs – qui ont généralement été peu présents dans le champ politique. Bien de l’eau a coulé sous les ponts, et bien des réflexions théologiques et socio-politiques, mais il subsiste dans les Églises, toutes dénominations concernées, une tendance à oublier – ou à moins à reléguer en seconde position – la participation au débat sur les structures collectives qui organisent la société.

Et ceci d’autant plus qu’il existe une réelle tension entre ces deux approches : d’un côté, l’attention entière à donner à chaque être humain, qui doit être reconnu et accueilli dans l’agapè comme un être unique, et de l’autre l’engagement politique au service d’un projet collectif fondé sur la justice qui donne à chaque personne la même valeur. Ce sont deux logiques bien différentes, une logique d’amour et une autre de justice, qui peuvent venir en contradiction[5]. Un des défis pour la diaconie est de savoir trouver la juste place dans le débat politique, en articulant de façon juste ces réalités toutes deux nécessaires : car sans engagement politique, le service des individus risque bien d’être instrumentalisé par une société qui continue à broyer des êtres humains ; mais sans engagement concret auprès des personnes, le projet politique risque d’être une idéologie de plus, déconnectée des réalités et sans impact réel sur la vie des personnes. 

Il n’est pas toujours possible qu’une même association prenne en charge elle-même les deux dimensions, mais il est important que chaque initiative reste en dialogue des autres, qu’elle s’inscrive en complémentarité d’autres associations qui mettent des accents un peu différents dans leur engagement. Des structures telles que la Fédération de l’Entraide protestante ont là un rôle très important à jouer. 

2) Je voudrais m’arrêter un peu plus sur la question de la professionnalisation évoquée précédemment.

Dès qu’elles prennent un peu d’importance, les actions diaconales s’insèrent dans le cadre de l’action sociale publique, bénéficiant de subventions publiques et embauchant du personnel salarié rémunéré sur ces fonds. De plus en plus, dans les sociétés modernes, l’Etat prend en charge les services qui étaient auparavant assurés dans le cadre des solidarités familiales, et il les transforme en services de type marchand. La solidarité, au lieu de s’exercer dans une relation interpersonnelle directe, passe par la médiation de structures plus anonymes, financées par la collectivité à travers les impôts. On va, par exemple, payer un professionnel pour venir faire la toilette de ses parents âgés – et la sécurité sociale prendra en charge tout ou partie des sommes mises en jeu. Bien évidemment une relation se crée dans ce cadre entre celui qui a besoin d’aide et celui qui lui vient en aide, mais il s’agit d’une relation de fonction davantage qu’une relation de personne à personne. Le don qui circule du travailleur social au bénéficiaire ne crée pas de liens personnels, puisque le professionnel qui aide n’est pas là en tant que personne, mais en tant qu’agent d’une institution qui est rémunéré pour cela.

Ce système présente, c’est évident, des avantages très importants. Parce qu’il permet que soient à peu près pris en charge aussi ceux qui n’étaient plus inscrits dans des réseaux de solidarité traditionnels. Parce qu’il libère les individus d’obligations qui pouvaient être pesantes et difficiles à assumer – aussi bien pour les personnes en difficulté que pour ceux qui les aidaient. Je crois qu’il y a des tâches qui ne peuvent pas être assurées par des simples bonnes volontés – d’abord bien évidemment parce qu’il y faut du temps et des compétences, mais aussi parce que le statut même de professionnel assure entre l’usager et le professionnel la distance nécessaire pour que l’inévitable dissymétrie ne conduise pas à une relation trop marquée par la dépendance. Il est sans doute plus facile pour la personne âgée dépendante que sa toilette soit assurée par un professionnel plutôt que par ses enfants. Pour ceux qui sont sans ressources, il y a plus de dignité à dépendre d’un RMI attribué par une commission d’aide sociale que de la charité individuelle. Il est plus juste de travailler sur son histoire profonde en dialogue avec un psychologue qu’on ne rencontre pas ailleurs que de faire porter son intimité à des proches. 

Ainsi débarrassée des obligations, la relation avec les proches peut alors devenir plus libre et peut-être plus juste. Mais elle risque aussi de se distendre, parce qu’elle ne se nourrit plus de ces services rendus ; et la relation avec les professionnels ne pourra jamais la remplacer complètement. Par ailleurs, des personnes de bonnes volontés qui auraient pu trouver dans une aide apportée à des proches une occasion de se sentir utiles et d’entretenir des relations peuvent se trouver un peu démunies de par cette situation.

Cette évolution induit donc une certaine dépersonnalisation qui participe à l’effritement du lien social. Elle s’inscrit dans une dynamique de marchandisation de la société qui correspond bien au projet de société actuel tel que je l’analysais tout à l’heure. Et les institutions diaconales, s’inscrivant dans ce cadre de l’action de l’Etat, ne peuvent pas complètement échapper à l’esprit qui s’établit ainsi. Mais en perdant le don, on perd une partie du lien, car le don participe à l’établissement de liens[6].

Il me semble important que la diaconie soit attentive à ces évolutions et qu’elle trouve des formes de résistance face à cette marchandisation de la société. Je le redis, je ne plaide nullement pour qu’on renonce à la professionnalisation du travail social. Mais il faut faire en sorte que les lieux diaconaux deviennent de plus en plus – redeviennent - des lieux de militantisme où des bénévoles s’engagent – non seulement dans les CA mais aussi sur le terrain, dans des tâches d’accueil, de visites, d’animation, etc. qui ne remplacent pas le travail des professionnels mais qui viennent s’inscrire en complément.

Ce plaidoyer pour le bénévolat peut paraître un peu bizarre – un peu rétro. D’autant plus que les relations n’ont pas toujours été faciles entre bénévoles et professionnels dans les lieux de travail social ; mais je crois cette période heureusement dépassée.

Que l’on m’entende bien : je ne suis pas en train de revenir à la vieille opposition entre le bénévolat qui serait synonyme de don de soi, de gratuité, et le travail professionnel qui serait synonyme de compétences. La formation n’est pas le monopole des professionnels ; bien des bénévoles sont heureux d’entrer dans une démarche de formation – quand ils n’ont pas déjà une formation acquise préalablement. Par ailleurs, le don de soi n’est nullement le monopole des bénévoles ; il est présent chez la plupart des professionnels, car tout engagement vrai dans l’action sociale exige une implication personnelle qui comporte une part de don de soi. Et d’ailleurs nous savons bien que les bénévoles n’agissent pas aussi gratuitement qu’on le croit volontiers et il est bon qu’ils puissent recevoir en même temps qu’ils donnent. Simplement bénévoles et professionnels sont les symboles de deux polarités de l’engagement altruiste, accents qui sont tous les deux nécessaires et complémentaires.

Et le bénévolat peut à mon sens apporter plusieurs richesses que n’apporte pas pareillement le travail salarié :

-          c’est d’abord une façon de rompre ce qu’il y a de trop rigide, d’enfermant, dans la séparation entre professionnel et aidés ; et surtout s’il y a parmi les bénévoles des personnes qui ont traversé des situations analogues, c’est une ouverture sur la possibilité de ne pas être toujours du côté de ceux qui sont aidés.

-          c’est une façon de faire entrer plus de personnes dans le mouvement de l’entraide, et de permettre à des personnes que l’âge ou la situation coupent du monde du travail de retrouver ou de garder une certaine utilité sociale ; bien sûr, il faut rester vigilant dans le choix des bénévoles, car certains, même de bonne volonté, peuvent faire plus de mal que de bien dans la relation avec des personnes fragilisées. Mais le bénévolat peut être une façon de valoriser des compétences et une disponibilité qui resteraient autrement inutilisées. Il participe donc, concrètement, à la mise en œuvre d’une certaine réciprocité.

-          c’est ensuite une force qui évite aux institutions d’être trop dépendantes des politiques sociales étatiques. L’engagement en leur sein de nombreux bénévoles – un engagement en temps qui s’accompagne souvent d’un engagement financier – permet aux associations de mieux faire entendre leur voix et de mieux résister quand les choix des pouvoirs publics se font trop cruels pour les personnes en difficulté.

-          c’est enfin une façon de protester contre cette marchandisation de la société.

L’action sociale est, je crois, quelque chose de trop important pour que nous acceptions qu’elle devienne l’affaire exclusive des spécialistes. Non pas que ceux-ci ne rempliraient pas bien leurs tâches ! Mais parce que cette réalité nous concerne tous – en tant qu’hommes ou que femmes, en général, et plus particulièrement en tant que chrétiens. Il serait dommage que nous ne puissions pas tous entrer dans le grand jeu du donner et du recevoir.  

3/ Protestation pour Dieu, enfin

Je vais être beaucoup plus rapide, simplement parce que tout ce dont j’ai parlé est déjà une façon de protester pour Dieu.

                Si la gloire de Dieu, c’est l’homme debout, comme le disait saint Irénée, permettre à des hommes et des femmes de tenir un peu mieux debout, c’est rendre hommage à Dieu et témoigner de lui. Si, comme le dit Matthieu, Dieu regarde comme ses frères ceux qui ont faim, qui sont malades ou sans abri, chaque fois que nous « diaconons » à l’égard d’un d’entre eux, c’est Dieu qui est honoré en lui. Et le Dieu qui ne veut ni jeûnes ni sacrifices, mais qui demande la justice est encore honoré par et en ceux qui se battent en son nom pour que soit respectée la dignité de l’humain.

C’est dire qu’il y a là une protestation contre les idoles qui sont souvent véhiculées à travers le mot ‘Dieu’. Idole d’un Dieu du chacun pour soi qui est une façon de domestiquer Dieu à son service ; idole d’un Dieu uniquement spirituel qui ne serait pas concerné par nos réalités humaines ; idole d’un Dieu de la puissance et de la gloire qui voudrait soumettre l’humanité par la force ; idole d’un Dieu totalitaire qui voudrait qu’on se consacre à son seul culte. Je renvoie à ce qu’a dit J.P.Cavalié à ce propos. 

Tous nos actes de protestation pour l’homme, et pour la justice, sont donc aussi des façons de protester pour Dieu. Et cette forme de protestation prend une pertinence toute particulière dans une société où la parole est dévalorisée parce que tant de personnes disent, et font le contraire de ce qu’ils disent ; une société sécularisée qui ne croit plus en une parole d’autorité qui s’est imposée pendant des siècles, mais qui est prête à accueillir une parole portée par une pratique juste.

Car cette société sécularisée est aussi profondément en quête de sens. Parmi les personnes qui frappent à la porte d’institutions diaconales plutôt que de services publics, il y en a qui le font parce qu’ils espèrent recevoir, avec le pain et le toit, un peu de chaleur humaine, mais aussi peut-être un peu de sens ; ou du moins que leurs questions concernant le sens de leur vie puissent être entendues, accueillies, pour qu’ils puissent s’en emparer sans être submergés par le non-sens.

Nous sommes en même temps dans une période de raidissements religieux à dimension identitaire qui me paraît témoigner de ces idoles que je nommais tout à l’heure bien davantage que du Dieu de l’Evangile.

Le défi pour la diaconie est de savoir vivre une identité clairement référée à l’Évangile qui ne s’enferme dans aucune chapelle religieuse, il est de savoir toujours rouvrir la question du sens sans prétendre enfermer les gens dans nos réponses. Que notre identité chrétienne puisse constituer non une barrière, mais une possibilité de  rencontre avec tos ceux qui sont en recherche de sens.

Cela passe par un va et vient permanent entre paroisses et lieux de diaconie. L’enjeu est que les institutions diaconales et ceux qui y agissent puissent se ressourcer en réentendant le message de fraternité et d’espérance dont l’Evangile est porteur ; et réciproquement, que les paroisses soient ramenées à celui qui est au cœur de l’Evangile, ce Dieu d’humilité et de faiblesse assumée auquel les personnes en difficulté nous renvoient fortement.[7]

                Mais il s’agit aussi de rester en dialogue étroit avec tous ceux qui s’engagent au nom de l’homme sans avoir besoin de Dieu – et qui nous aident à résister contre les risques de dérives religieuses. La dimension fondamentalement laïque du protestantisme peut faire des institutions diaconales protestantes une passerelle bienvenue entre religieux et laïcs.

Marchandisation et marchandisation de Dieu vont souvent de pair. Il me semble qu’il y a là aujourd’hui l’enjeu majeur de cette protestation qu’est la diaconie. 

Isabelle Grellier
 Faculté de Théologie protestante de Strasbourg

 


[1] André Dumas, « Pauvreté et communauté », Prospective et prophétie, Cerf, 1972, p.56 

[2] Systèmes d’Echanges locaux, qui permettent des échanges de services ou de produits, de personne à personne, en dehors du système monétaire commun. 

[3]  dans « Approches de la personne », Esprit, n°3-4, mars-avril 1990, p.116. 

[4] Miguel Benasayag, Le mythe de l’individu, Paris, La Découverte, 1998, p.15

[5] Voir à ce propos les réflexions de Luc Boltanski, L’amour et la justice comme compétences, Paris, Métailié, 1990

[6] Voir sur ces questions les réflexions de Jacques T.Godbout, dans L’esprit du don, Paris, La Découverte

[7] Voir ci-dessus les réflexions de J.P.Cavalié à ce sujet.