L'Eglise ne peut-être que diaconale

 

Robert Mollet, directeur de la Fraternité de la Mission Populaire Evangélique de Trappes

Dans cette contribution, c'est du point de vue de la diaconie - et particulièrement dans son activité sociale plutôt que médico-sociale ou sanitaire - que le lien entre Evangile et valeurs sociales sera interrogé. Par le terme de diaconie, j'entends l'ensemble des actions et services rendus par des associations et des fondations d'entraide et de solidarité que les Églises protestantes ont fait naître, depuis le XIXe siècle, alors même que l'Etat prenait sa part de ce qui avait été jusqu'alors l'apanage quasi-exclusif des mouvements confessionnels.
Quel lien entre Évangile et valeurs sociales au moment même où les valeurs fondatrices du vivre ensemble, du "faire société" (selon la belle expression de François Bloch-Lainé) - à commencer par les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. ou plus largement les valeurs déclinées dans les textes universels de déclarations des droits de l'être humain - semblent subir une crise provoquée par l'air du temps ?
Que deviennent, dans le contexte socio-économique qui est le notre aujourd'hui, les valeurs d'altérité, de respect, de dignité, de solidarité, de justice et d'équité ? Que deviennent la notion d'accueil de l'autre, la place réservée « aux plus petits » tels que Jésus les nomme dans le 25e chapitre de l'Évangile selon Matthieu et auxquels il s’identifie.
On ne peut que constater que la filiation entre l'amour du prochain, l’une des valeurs évangéliques fondamentales, et les valeurs sociales déclinées dans les diverses déclarations, à commencer par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen proclamée par la République française dans laquelle on trouvera les influences rédactionnelles de personnalités Comme Rabaut-Saint-Étienne et l'abbé Grégoire.
Le lien entre Évangile et valeurs sociales, ou pour dire autrement, entre foi et citoyenneté s'avère dès lors évident, quoique non exempt de tensions, ces tensions s' étant exprimées diversement à travers l'histoire. Ce lien suppose un engagement radical, politique (au sens propre du terme) qui s'exprime par une proximité revendiquée avec tous les êtres humains pour lesquels ces valeurs sociales ne seraient pas appliquées. Dans la période montante du nazisme, en avril 1933, le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer interpelle ainsi clairement son Eglise: « l’Eglise est redevable sans limite d’un service envers les victimes de tout ordre social, même lorsqu’elles n’appartiennent pas à la communauté chrétienne ». Il précise que l’Eglise a une obligation « non seulement de panser les victimes tombées sous la roue, mais de mettre un frein à la roue elle-même ». A une telle déclaration, l’Eglise évangélique allemande n'opposa, jusqu'à la Déclaration de Barmen, que son silence.
Plus près de nous et à l'instar des « fraternités » de la Mission populaire évangélique. L'Église réformée de France - qui précise dans sa Déclaration de foi qu’elle entend "lutter contre les fléaux sociaux"- va ouvrir à partir de 1970 des lieux ecclésiaux polyvalents animés par des ministres socialement engagés dans les quartiers périphériques des grandes villes afin de rejoindre les hommes et les femmes au plus près de la réalité de leur vie. Souci de proximité, d'articulation concrète du lien entre Évangile et valeurs sociales, d'animation et d'échanges reposant sur les techniques d’éducation populaire et sur une diaconie « légère ». En 1975, c'est dans ces lieux que les Églises protestantes ont vu apparaître les « nouvelles pauvretés ». Utiles dans l'action sociale, les « chrétiens citoyens » ne se sont pas contentés d'une action palliative, réparatrice, « caritative ». Ils ont considéré que leur devoir était aussi d’alerter. d'interpeller les pouvoirs publics et l'opinion, dès lors que les réponses développées s’avéraient, à l'aune de leurs convictions et de leur compréhension, des valeurs sociales inadaptées ou trop lente à venir. Les tensions rencontrées alors vont être de plusieurs ordres: l'institution reprochera rapidement à ces postes de « faire de la politique » dès lors qu'ils veulent s’impliquer dans la vie du quartiers et donc des instances de la société civile, voire faire une lecture critique de la politique sociale du gouvernement. D’un autre côté, le partage des convictions au sein d’un milieu majoritairement déchristianisé sera suspecté de ne pas respecter la laïcité dont les règles vont progressivement souffrir d'être d'abord mal comprises, puis de plus en plus totalement ignorées (la laïcité n’étant plus enseignée), y compris par ceux-là même qui devraient en être les garants.
Ces lieux, qui furent des lieux pilotes quoique marginaux, sont aujourd'hui affaiblis, non pas par retrait de la puissance publique - celle-ci les reconnaît encore largement comme des interlocuteurs indispensables et peut subventionner partiellement leur action Sociale - mais par les institutions ecclésiales elles-mêmes qui n'accompagnent plus guère leur nécessaire évolution comme par le non-renouvellement de leurs communautés bénévoles porteuses du sens : leurs acteurs (Pas nécessairement chrétiens) se sont professionnalisés, leurs militants et donateurs, vieillissent, les nouvelles générations de pasteurs ne se montrent plus intéressées par ce type d'engagement missionnaire et diaconal qui - il est vrai, s’apprend bien peu en faculté de théologie.
Cela signifierait-il que les Églises désertent ce lien, dans sa dimension active et concrète, entre Evangile et valeurs sociales, alors même que les tensions dans les quartiers dénommés aujourd'hui « sensibles » sont de plus en plus marquées? Force est de constater que c’est largement le cas pour les Eglises protestantes « historiques ». Églises affaiblies, associations diaconales appauvries par manque de sang neuf et d’énergie renouvelant le projet. Par contre, de nouvelles ecclésiologies chrétiennes, souvent issues de milieux ethniques homogènes, parfois charismatiques, parfois fondamentalistes, toujours discrètes, se développent et effectuent un travail de soutien effectif avec lesquelles le christianisme institutionnel ou les mouvements sociaux n'ont jusqu'ici que peu de liens.
L'Église ne peut être pourtant que diaconale. La diaconie fait partie de son être, puisqu'elle est au service de Jésus-Christ, serviteur et sauveur de ce monde, ce Jésus¬diacre qui dit de lui-même: « Moi, je me tiens au milieu de vous de celui qui sert  » (Luc 22, 27). Cette diaconie de l’Église devrait s'incarner dans l’engagement de tous les croyants laïcs - le sacerdoce universel - dans la double mission de proclamation de la Parole et de service du prochain. Mais on l'a vu, ces Eglises semblent donc elles-mêmes touchées par l'air du temps qui affecte notre société en général : croissance des individualismes au sein d'un système unique néo-libéral. Même la construction de l'Union européenne est affectée puis que le "principe de concurrence est aujourd’hui son principal pilier.. En macroéconomie, les effets constatés par la subordination de toute action Politique à la seule notion économique de croissance dans une dimension mondialisée conduisent à une disjonction de plus en plus sensible entre ceux à qui le système profite et ceux laissés au bord du chemin, ou pour le dire autrement entre êtres humains utiles et êtres humains inutiles. Et la diaconie est bien placée pour constater, au quotidien, les dégâts et les souffrances provoquées par un tel fonctionnement social.
Il ne devrait pas y avoir là de pensée unique, pourtant : l'éthicien Eric Fuchs rappelle que le Nouveau Testament propose plusieurs modèles éthiques fondés sur l’amour du prochain, bien loin de tout conservatisme identitaire ou de toute religiosité de convenance. L’enjeu est de retrouver la force initiale des premiers temps de l’Eglise, avec une éthique fondée sur la pratique de la réconciliation et de l'accueil pour guérir des exclusions et des violences, avec « une primauté de l'amour sur toute autre vertu  » et dans une tension, une limite, entre liberté et altérité d'une part, et « la morale » comme prétention à imposer le bien d'autre part. Éthique de reconnaissance donc, ou pour employer un terme cher à Paul Ricoeur de « sollicitude », plutôt que de compassion. Revenir ainsi enfin à une conscience de droits égaux pour tous - ce qui ne va pas sans une reconnaissance de sa propre vulnérabilité - contre la modernité qui « pervertit tous ses idéaux fondateurs »... Tendances lourdes et conséquences sociales à l'oeuvre aujourd'hui
Quant aux politiques sociales de la société française de cette dernière décennie, quelques tendances lourdes viennent interpeller le lien entre Évangile et valeurs sociales et font violence. Et même si cette violence est "invisible", elle n'en est pas moins destructrice de lien social et de solidarité, comme de défiance du sentiment commun d'appartenir à une même communauté de destin.
Notons en premier lieu que la notion de bien commun, d'intérêt général est en crise. Celle-ci peut se constater dans deux domaines principaux : les services publics et la protection sociale. Par un légitime souci de rationalisation publique (qui devient, par dérive économique, un souci de rentabilité) les transports publics la poste, le téléphone, la santé publique - pour citer quelques services publics - et l’assurance maladie, l'assurance chômage, le financement des retraites - pour citer quelques systèmes de protection sociale auxquels on pourrait ajouter d'autres domaines qui représentent ensemble le socle de la solidarité nationale - doivent non seulement viser l'équilibre mais ne pas coûter trop cher afin que le poids de la fiscalité qui les finançait puisse diminuer. L’objectif avoué est que chacun puisse mieux disposer, de manière autonome (on se rappellera utilement qu'autonomie signifie d'abord « le droit de se gouverner par ses propres lois ») de ses propres revenus pour financer son propre système personnel de protection des risques.
On peut citer quelques autres domaines tout autant problématiques. À côté de celles et ceux qu'on nomme de plus en plus banalement « exclus », dépendant totalement du revenu minimum, de la débrouille, de la charité ou de quelque économie parallèle, et qui est un scandale (au sens biblique du terme) en soi. Une part de plus en plus importante du marché du travail, se précarise : restructurations et plans sociaux lourds dans lesquels on écarte ceux qui sont dorénavant inutiles. On voit apparaître de" contrats de plus en plus précaire, du temps partiel subi, et des "travailleurs pauvres. Si notre société voit l’espérance de vie de ses membres s’accroître à une vitesse très importante, les questions de vieillissement et de dépendance pèsent économiquement de plus en plus lourd. Mais le débat public nécessaire qui viendrait ici intégrer et donner sens à cette mutation fondamentale - dans laquelle on devrait être au bénéfice de liens intergénérationnels renouvelés- n'a pas (encore) eu lieu et se limite pour l'instant à l'équation insoluble, pour les conseils généraux, des vieux qui coûtent (trop) cher. Mêmes constats problématiques pour les dépenses de santé, l’immigration et la gestion des flux migratoires, la politique à l’égard des jeunes, l’intégration des personnes en situation de handicap.
Cette dernière situation mérite qu’on s ’y arrête afin de nommer le débat qui devrait avoir lieu, en terme de lien entre Évangile et valeurs sociales. Pour faire court, le débat oppose deux notions a priori contradictoires : l'accessibilité et la compensation. L'accessibilité voudrait, idéalement que toute personne handicapée, reconnue comme membre à part entière du corps social puisse accéder à tout service ou droit au même titre que toute personne qui n'est pas handicapée. La compensation ne serait alors être envisagée dans une stricte application de la notion d’équité, que lorsque l’accès au droit commun ne pourrait pas être assuré. Ce débat est loin d'être seulement théorique: il commence même au seuil de nos lieux d'Eglise dont bon nombre ne sont pas équipés pour accueillir des fauteuils roulants ou des personnes malentendantes ! Mais ce débat de société n’est pas véritablement relevé : il est moins difficile de compenser le handicap, même de manière désordonnée, que d’oeuvrer à une véritable égalité des chances.
Une dernière précision qui peut donner à réfléchir en termes de valeurs sociales. On voit se manifester de manière ténue, dans les toutes dernières lois concernant la sécurité intérieure, une « moralisation » des problèmes, sélective, qui provoque une véritable catégorisation des pauvres : d'un côté ceux qui seraient considérés comme strictement victimes des problèmes auxquels ils sont confrontés (implicitement : « ils n'y sont pour rien et demeurent dignes d'être secourus ») et ceux qui, soupçonnés de ne pas y être pour rien (mendiants, toxicomanes, prostitués) pourraient être ainsi soit incriminés (Loïc Wacquant dénonce à ce propos la « criminalisation de la pauvreté ») soit abandonnés à un dernier filet de protection : la charité privée.
Ce qui nous amène à explorer une autre mutation de la problématique, plus subtile, car elle vient interroger nos propres perceptions des valeurs sociales comme nos pratiques : aux retraits constatés de la solidarité publique, vient s'articuler - et s'opposer - la montée de la philanthropie privée. Si la générosité privée (et particulièrement chrétienne) et la solidarité publique se sont jusqu'alors exercées de conserve, la plupart du temps dans des champs complémentaires et non concurrents, on voit naître désormais naître l’espoir explicitement exprimé récemment par le deuxième personnage de l'Etat, que celle-là prenne le relais de celle-ci, et reposant sur la contribution individuelle privée ou la capacité contributive du mécénat d'entreprise par le biais de fondations, et assorties de déductibilité fiscale. Cette générosité-là ne serait pas problématique (et les moyens d'action de la diaconie ont heureusement toujours largement reposé sur elle) si elle n'induisait pas une possible sélectivité des causes à défendre, contraire au principe de non-discrimination.

Perspectives, défis

La diaconie souffre de sa modestie: elle ne se met pas en avant et cela lui joue des tours. Elle est aussi pragmatique, et narrative, plus qu'analytique. Quand elle prend la parole, l'expérience vécue est première. Elle devrait savoir ainsi faire naître, à l'écoute de tant de souffrances - et aussi de tant de ressources inattendues - de nouvelles ouvertures, de nouvelles alliances, et pourquoi pas une herméneutique et de nouvelles capacités d’analyse contextuelles articulées avec la narration évangélique.
« L’usager est au centre  » proclament tous les nouveaux textes législatifs et chartes. La place réservée à l’usager traduit une certaine idée de la personne humaine : une compréhension chrétienne de la dignité humaine peut-elle ici apporter un éclairage décisif ? Notre contribution consisterait alors à déjouer l’aspect incantatoire ou de "bonne conscience - de telles déclarations et pourrait aussi singulièrement révéler à quel point les personnes démunies peuvent faire preuve de force créatrice, d'humour, d'hospitalité et de sincérité, alors même qu'elles sont stigmatisées. Mais ceci ne serait possible qu'à une condition : que nous formions, avec ces usagers, des communautés d'égaux et des communautés conviviales. Ceci est-il à notre portée ?
Au-delà des débats d'une action diaconale intra ou extra-communautaire, les valeurs sociales que nous partageons avec tant de compagnons de route qui ne partagent pas nécessairement notre foi, nous appellent à une contribution spécifique : toujours chercher à inventer des rapports au sein desquels l'autre est d«abord un frère ou une sœur : ni seulement un usager, ni un client, ni a fortiori un – problème -. Ceci s' accomplit souvent dans une laïcité ouverte impliquant un non¬confessionnalisme dès que l'on accueille des personnes de toutes origines. Ce qui n'empêche nullement d'engager un dialogue sur les convictions et valeurs qui nous animent. Alors même que le danger n'a jamais été aussi grand de voir toute diaconie faire l'objet de soupçons quant aux dangers de manipulation ou de dérive auxquelles elle pourrait donner lieu.
Mais ce débat, qui permettrait de déjouer bien des risques réels (et des fantasmes) de communautarisme ou de sectarisme n'a pas encore eu lieu.

Avec l’aimable autorisation de la revue, Unité des Chrétiens n° 131, 2003