Enjeux & Convictions

III. QUELQUES CONVICTIONS

C’est dans ce contexte que nous devons, me semble-t-il, en tant que chrétiens protestants, être capables de proposer des convictions. Elles seront à faire connaître, à partager, à discuter dans le grand concert de la délibération sociale. C’est notre rôle de dire ce que nous croyons sur le sens de l’existence individuelle et sociale. C’est peut-être même un service que nous pouvons rendre à la société, à condition qu’elle accepte de délibérer sur ses buts. Et si elle cherche à se cacher son fonctionnement et sa logique, alors notre service est aussi de provoquer le débat.

1. Affirmer et assumer la dépendance.

Quel est le terme qui est le plus souvent utilisé quand on parle de Diaconie, de service du prochain ? C’est celui d’amour ou de charité. Je ne veux pas partir de ces termes déjà très connotés, mais d’un autre qui m’a été inspiré d’ailleurs par des récits bibliques et qui est très présent dans le vocabulaire social contemporain : celui de « dépendance ».

a. Théologie de la dépendance : il faut affirmer d’abord, théologiquement, que nous sommes appelés à reconnaître notre dépendance. Dépendance vis-à-vis de Dieu, mais surtout dépendance vis-à-vis des autres. C’est d’ailleurs un point qui apparaît dans les deux récits bibliques que la plupart de vos Eglises ont mis en avant comme fondement de la Diaconie : le Bon Samaritain et Matthieu 25.
Nous ne sommes pas d’abord appelés à nous occuper des autres, mais à reconnaître notre dépendance fondamentale envers les autres :
Dans l’introduction à la parabole du « bon samaritain », la question de l’interlocuteur de Jésus est « qui est mon prochain ? –à aimer comme Dieu ». Et à la fin, la question de Jésus est « qui est le prochain du blessé sur la route ? ».  Avant de devenir des Samaritains qui aident, nous sommes appelés à nous reconnaître dans la figure du blessé qui a besoin, qui dépend des autres.
Dans la parabole du Royaume de Matthieu 25, les bénéficiaires des aides (visite, nourriture, vêture …) sont « les plus petits qui sont mes frères ». Or ce terme en Matthieu renvoie aux chrétiens des premières communautés, en situation de faiblesse, de persécution. Là encore, avant d’être ceux qui aident, nous sommes invités à nous reconnaître dans la figure de ceux qui bénéficient de l’aide des autres, qui dépendent d’eux.
Je rajoute un troisième élément : quand il nous est proposé, demandé, « d’aimer Dieu et notre prochain », pourquoi aimerions-nous Dieu en reconnaissant notre dépendance vis-à-vis de lui, et notre prochain en le considérant comme dépendant de notre amour. S’il y a équivalence ou analogie entre ces deux amours, alors reconnaissons que nous sommes aussi dépendants de notre prochain. Que notre identité vient de notre reconnaissance de l’amour que Dieu nous porte, et de notre reconnaissance de l’amour dont nous avons besoin de la part de notre prochain.

b. Ethique de la dépendance : Cela a évidemment des conséquences éthiques. Notre service envers les plus faibles, les plus blessés, les plus souffrants, ne part pas alors de l’idée que nous serions invités à nous pencher vers eux, à partir de notre force, de notre bonne santé, de notre bien-être, mais que nous partageons d’abord avec eux la fragilité et la vulnérabilité de tout être humain qui dépend de l’attention, de l’amour, du souci des autres pour lui. Notre éthique du service ne sera pas une éthique de forts vers les faibles, mais de faibles solidaires.  N’y-a-t-il pas là d’ailleurs quelque chose à voir avec le sens de l’incarnation et de la passion de Jésus de Nazareth : un partage accepté de la condition humaine.
Il faudrait certainement développer cette réflexion, mais je voudrais parler de la dimension « «économique » de la dépendance, puisque notre réflexion sur la société est marquée, et même dominée par l’économie.

c. Economie de la dépendance : Il y a dans ce domaine économique une évidence ressentie souvent comme négative de la dépendance : celle de la globalisation ou de la mondialisation. Mais nous la vivons comme une situation de concurrence, de lutte (comment gagner dans la mondialisation ? comment être plus compétitif que les autres ?) et rarement comme un élément fondamental de notre situation : nous vivons dans une société qui est une immense machine à distribuer des dons que nous n’avons pas produits.
J’ai été frappé à cet égard par une réflexion de Herbert Simon, prix Nobel d’économie : « Celui-ci faisait remarquer que les citoyens américains ont le sentiment que le revenu qu’ils gagnent est un revenu qu’ils ont produit. Il suffit pourtant de comparer le revenu obtenu avec une quantité donnée d’efforts par l’Américain moyen au revenu obtenu par la même quantité d’efforts par le citoyen moyen de Calcutta, pour se rendre compte qu’est incorporé dans le revenu du premier une très forte composante de dons, qui n’est pas due à son propre travail mais simplement aux conditions de productivité dans lesquelles il lui est donné de travailler. » (dans article de Philippe Van Parijs, Semaines Sociales de France (2006), « Qu’est-ce qu’une société juste ? », p.66  Bayard, 2007.) Voir à la sortie de l’Exode : « vous habiterez des villes que vous n’avez pas construites… »

Ainsi, il nous est proposé d’assumer notre dépendance, de la reconnaître et peut-être même de la célébrer comme la base à partir de laquelle nous pouvons ensuite vivre notre liberté et exercer notre responsabilité. N’y a-t-il pas là quelque chose de cohérent avec notre conviction théologique qui fait de nous des hommes et des femmes libres et responsables quand ils ont reconnus que leur vie dépend de Dieu ?

A partir de ce présupposé de la dépendance, le service, la Diaconie est juste une pratique, une mise en oeuvre de la réciprocité. Nous agissons parce que nous savons que nous dépendons des autres.

2. Affirmer et assumer la responsabilité sociale

Mais si nous affirmons cette nécessité d’agir parce que nous ne pouvons pas nous désintéresser de la situation de l’autre qui est en quelque sorte notre situation, nous sommes dans un contexte où la dépendance entre personnes est plus large que les relations interpersonnelles, où elle est marquée par les rôles de l’Etat et de la mondialisation. Nous avons donc une responsabilité sociale (sans parler de la responsabilité « environnementale)

a. Il s’agit d’abord de participer aux débats de la société, d’apporter les propositions des chrétiens dans la délibération de la Cité sur elle-même.
Il y a aujourd’hui un véritable enjeu dans ce domaine : soit nous considérons que nous ne pouvons rien sur le présent et le devenir de nos sociétés, que les forces économiques et sociales qui y agissent sont incompréhensibles et incontrôlables, et que les chrétiens doivent simplement songer à leur salut personnel dans cette situation, soit nous revendiquons une vision particulière de la vie sociale, fondée sur l’Evangile, attentive aux dépendances et aux fragilités humaines, soucieuse du proche et du lointain sans priorité puisque nous sommes tous sous le même regard de Dieu et en plus sur une Terre unique, limitée, où chaque situation a des effets sur notre situation.

b. Il s’agit en même temps d’avoir des pratiques qui mettent en œuvre cette vision. En ce sens le service et la Diaconie participent du témoignage des chrétiens, de leurs Eglises. Simplement comme un signe de la prise au sérieux de notre vision du monde. Quand je pense à la place que prend la description de la vie matérielle des premiers chrétiens dans le livre des Actes, je sais qu’elle signale que ces premiers chrétiens attendaient une sorte de « fin du monde », ou de renouvellement du monde. Dans notre contexte de perplexité de nos sociétés sur leur devenir, s’engager dans l’action concrète, n’est-ce pas manifester notre conviction qu’un devenir est possible ?

c. Et je ne voudrais pas oublier que nous sommes surtout appelés à bâtir pour nos enfants une éducation qui rappelle cette responsabilité.

3. Offrir des raisons de vivre

Affirmer la dépendance mutuelle comme notre condition, affirmer la responsabilité sociale des chrétiens comme une de leurs missions, voilà ce qui nous est demandé. Mais nous avons aussi la mission de partager nos raisons de vivre, d’espérer, de proposer l’Evangile qui nous tient ou nous remet debout. J’insiste sur ce point parce qu’il est peut-être sujet à réserves dans l’action diaconale. Nous serions invités, à cause de la laïcité, à taire ce qui nous fait vivre. Je me demande d’ailleurs si la laïcité n’est pas là parfois une excuse commode à notre difficulté à rendre compte de l’Evangile.

a. Il me semble en tout cas que si nous ne considérons pas, dans l’action diaconale, comme des êtres supérieurs qui se penchent sur les pauvres et les souffrants, mais comme des hommes et des femmes qui reconnaissent qu’ils ont besoin de Dieu et des autres pour vivre, alors nous devons permettre à d’autres que nous d’entendre cette Parole qui fait vivre, nous devons la rendre accessible et visible…explicite. Non pas pour attraper des âmes, mais pour offrir des raisons de vivre à celles et ceux qui n’ont pas seulement besoin de vêtements et de pain, mais sont aussi dignes que nous d’entendre une Parole d’espoir…peut-être plus dignes que nous ?

b. La question est alors en même temps déontologique et théologique : notre offre d’accéder à cette Parole doit pleinement préserver la liberté de l’autre, et ne doit en aucun cas conditionner l’octroi de notre aide, de notre soutien. Nous devons respecter cet interdit, nous devons imaginer des manières d’être et de faire, et surtout des manières de donner, qui n’obligent pas –aux deux sens du terme- l’autre. Mais nous devons aussi assez respecter l’autre pour lui donner accès à ce qui nous enrichit ! Les « rencontres » sont à imaginer.

IV. METTRE EN PRATIQUE

Travailler le lien entre Eglises et Diaconie, cela ne peut donc se faire qu’en s’appuyant sur nos convictions et en tenant compte du contexte social, et en même temps des forces et des faiblesses des uns et des autres.
Nous ne pouvons pas rêver – et nous ne devons pas rêver – un retour à une communauté primitive, ni non plus à une Eglise qui maitriserait le social et le politique. Nous ne pouvons être ensemble que des porteurs pratiques d’un sens (de l’existence personnelle et sociale) qui se donne à nous.

Avant d’entrer dans le détail –que vous aurez à compléter dans vos travaux- des liens à établir ou à consolider, il faut évidemment mentionner la question de la « prise de parole publique » du Protestantisme, avec toutes ses composantes (associatives et ecclésiastiques), dans l’actualité sociale et politique. Les associations protestantes, notamment dans le cadre de la FEP, travaillent à construire une expertise dans les domaines qui les concernent. Elles communiquent entre elles et vers l’extérieur sur des points qui les préoccupent. Il y a d’ailleurs une certaine attente de nos partenaires d’une « parole protestante ». Mais il est aussi des situations où c’est la vision de la vie en société qui est en jeu, où ce sont les principes de la dépendance mutuelle entre les êtres humains qui est remise en cause. Et là il est souhaitable et nécessaire qu’une parole soit portée non seulement par les associations, mais aussi par les Eglises : parce qu’elles bénéficient encore d’une légitimité pour « dire le sens », parce qu’elles manifestent ainsi que leurs convictions ne sont pas seulement de l’ordre du discours.

1. Liens entre Etablissements et Eglises
Je voudrais commencer par ce qui parait peut-être le plus institutionnel, mais qui a une importance que j’ai relevée précédemment : Le lien entre les Etablissements et les Eglises locales sur le territoire desquelles ils sont implantés :

- Ces Etablissements sont des lieux d’engagement à encourager. Il y a des attentes fortes de renforcement et de renouvellement des CA (et plus largement de la vie associative). Qui doit prendre l’initiative de tisser des liens plus solides ? Les uns ET les autres. Les modalités peuvent être diverses, depuis les appels à des membres éloignés de l’Eglise, cependant prêts à s’engager dans du concret, jusqu’aux visites des Ecoles bibliques, en passant par une information régulière dans les canaux de communication de l’Eglise locale.

- C’est dans le cadre de ces liens renforcés que les Eglises pourront être un soutien à la créativité des associations. Il est nécessaire aujourd’hui de lancer de nouveaux projets, de rénover, de développer. Comment un CA peut-il s’y engager s’il ne se sent pas appuyé par une communauté au nom de laquelle il se présente auprès des pouvoirs publics ?
Il faut peut-être rajouter un point dans ce domaine du soutien : si une association, un établissement connaît une fragilité, des difficultés qui le mettent en péril, le rôle de l’Eglise locale doit être d’accompagner les CA vers des formes de regroupement  « protestant » plus large, plutôt que de s’arc-bouter sur le passé et le patrimoine local.

- Vous l’avez compris, la Fédération de l’Entraide Protestante est une Fédération « d’appartenance ». Elle travaille donc avec les Etablissements et associations notamment sur leurs références protestantes. Pour moi cette référence doit se manifester par une « offre spirituelle » aux « usagers », mais aussi aux salariés, aux bénévoles, aux administrateurs…qui préserve –comme je l’ai dit- la liberté de ceux-ci et qui soit bien « gratuite ». Comment les Eglises locales, avec leurs pasteurs, peuvent-elles participer à cette offre spirituelle ? La demande doit venir des Etablissements, mais la disponibilité des Eglises locales ou des instances régionales (pour l’ERF) doit être réelle.   

2. Les Entraides-Diaconats :
Les Entraides liées aux Eglises locales ont des visages très divers, nous l’avons déjà dit. Il ne s’agit donc pas ici de remettre en cause ce qui se fait, mais de souligner certaines pistes qui pourraient donner lieu à des initiatives :

- La solitude et l’isolement sont des réalités que connaissent de plus en plus de personnes dans nos sociétés. Une enquête sur le sentiment de solitude et l’isolement des personnes âgées, menée par plusieurs grandes associations françaises, a bien pointé cela. Mais cela ne se réduit pas aux seules personnes âgées. Comment les Entraides locales peuvent-elles construire des dispositifs qui manifestent ce souci, auprès des membres de l’Eglise locale, mais aussi plus largement ? Des expériences ont lieu dans plusieurs lieux. C’est certainement un enjeu, qui ne passe pas obligatoirement par des services concrets (aides diverses) mais par le service d’une rencontre offerte, d’une dépendance reconnue entre les générations, entre les personnes…

- Plusieurs Entraides sont engagées dans des solidarités Nord-Sud, suite aux initiatives de l’un ou l’autre membre de l’association ou de l’Eglise : soutien à un village, une école, un dispensaire, une famille, une Eglise du Sud. On passe de la dépendance au près à la dépendance au loin. Ce double souci est tout à fait intéressant à mon avis. Il manifeste bien la lecture globalisante de notre situation. La question reste qu’il faut veiller dans ces engagements à la dimension de l’échange. Comment ne pas être seulement ceux qui apportent, qui « sauvent » ?

- Je voudrais ajouter un point : celui de l’accueil de l’étranger. J’ai été frappé de constater combien les Eglises réformées dans toute la France accueillent aujourd’hui parmi leurs membres des personnes d’origine étrangère. Nous reconnaissons tous la richesse qui nous est ainsi donnée. Mais est-ce que nous sommes assez conscients de ce que vivent ces frères et ces sœurs, dont certains sont « sans papiers » ? Est-ce que nous écoutons ce qu’ils ont à nous dire sur leur situation, sur leur vécu chez nous, et sur la situation des leurs pays d’origine ? Il faudrait peut-être imaginer des formes d’échanges qui nous instruiraient sur les liens qui nous unissent réellement.

3. Vie des Eglises
C’est à l’intérieur même de la vie des Eglises locales que peut et que doit se manifester le fait que le service est une dimension constitutive de l’Evangile. Il y a la différenciation entre association 1905 et association 1901 que la loi nous impose, mais cela ne doit pas expulser la dimension du service de la vie quotidienne des Eglises locales. Il y a bien des occasions de donner place à cette dimension.

- Il y a bien sûr ce que j’appellerais le « portage » de la parole de la Diaconie. Comment les préoccupations des associations de service sont reprises dans l’Eglise, par les conseils presbytéraux, par les assemblées dominicales ? Quelle information est donnée ? Quelles initiatives aussi sont prises pour relayer ces questions ou ces prises de position ?

- Mais je voudrais insister sur d’autres dimensions : d’abord celle d’une catéchèse de la Diaconie. Est-ce que la dimension du service est bien prise en compte dans la catéchèse des enfants et des adolescents ? Pas seulement sur des principes généraux, mais dans le concret ? Comment les liens avec les Entraides et les Etablissements proches sont-ils établis ? Nous lançons à la FEP un programme là-dessus, et nous serions intéressés par les expériences et les attentes.

- C’est aussi à l’intérieur même du culte que la dimension du service, telle qu’elle est vécue concrètement par des membres de l’Eglise, devrait trouver sa place. Dans la liturgie peut s’inscrire la dimension diaconale de la foi commune : dans la prière d’intercession bien sûr, mais aussi dans la Cène (comme dans l’Eglise ancienne – on pourrait en parler), et dans bien d’autres moments.

Il y aurait certainement d’autres points à mentionner. Mais la discussion en groupes les fera apparaître.

Conclusion :

L’Eglise réformée de France, depuis quelques années, a remis en avant la question de l’annonce de l’Evangile. Cette annonce ne doit plus être implicite, comme si nos actes, nos engagements suffisaient. Mais elle ne veut pas être non plus de « l’évangélisation de l’estrade » qui assène ses vérités. Elle voudrait être une annonce dans la rencontre.

L’action diaconale peut être une manière de participer à cette « annonce de l’Evangile ». Pas pour que nos actions soient présentées comme des preuves de la justesse de nos convictions, mais pour qu’elles manifestent que nous essayons de vivre nos convictions…et que nous sommes prêts, dans la rencontre avec les autres, à rendre compte de ce qui nous anime.

Olivier Brès
Secrétaire général de la FEP

 

Très petite bibliographie

Gottfried HAMMANN, L’amour retrouvé – Le ministère de Diacre du christianisme primitif aux Réformateurs protestants du XVI° siècle, Paris, Cerf, 1994

Isabelle GRELLIER, Action sociale et reconnaissance – pour une théologie diaconale, Strasbourg, Oberlin, 2003.

Semaines sociales de France, Qu’est-ce qu’une société juste ? , Paris, Bayard, 2006

Arnaud PARIENTY, Protection sociale : le défi, Paris, Gallimard – Folio actuel n°121, 2006

 

Site de la Fédération de l’Entraide Protestante : www.fep.asso.fr

Offres d’emplois

Offres de formation

Veilles sur l’actualité sociale

Prises de position de la fédération et du protestantisme.