Libres d'aimer ou les fondements de l'engagement chrétien

« L'HOMME EST JUSTIFIÉ PAR LA FOI, indépendamment des oeuvres de la loi. » Cette déclaration de l'apôtre Paul (1) a été réaffirmée avec force par les réformateurs. Les Églises protestantes n'en consacrent pas moins une large place aux oeuvres : contradiction qui n'est qu'apparente, explique Isabelle Grellier.

Affirmant que le chrétien est justifié parla grâce de Dieu, indépendamment de ce qu'il fait, la Réforme n'a-t-elle pas sapé les fondements théologiques de l'engagement des chrétiens? Si effectivement le regard que Dieu pose sur nous ne dépend pas de nos actions, mais de son amour seulement, pourquoi prendrions-nous de notre temps et de notre énergie pour le service des autres?
Dans la pratique, on s'aperçoit que cette logique ne fonctionne pas - fort heureusement! -, et que, tout au long des siècles, s'est manifesté dans le protestantisme un réel dynamisme caritatif et social.

L’amour partagé

Il suffit de mentionner les noms de Jean¬Frédéric Oberlin, de John Bost, d'Albert Schweitzer ou de Martin Luther King - parmi tant d'autres - pour s'apercevoir que leur conviction de la justification par la grâce n'a pas découragé les protestants de s'engager dans des actions concrètes en faveur de la justice, au service des petits, des délaissés, des exclus.
La raison de cette contradiction apparente réside en bonne part, je crois, dans le terme de `reconnaissance' ; celui-ci peut être décliné de multiples façons.
Ce que nous avons reçu, nous aimons généralement à le partager. La joie ne peut être gardée pour soi, elle déborde et rayonne autour d'elle. Vécue dans la conviction que nous sommes aimés, l'action au service des autres n'est plus régie par une comptabilité mortifère - en ai-je fait assez pour mériter d'être aimé, puis-je maintenant me considérer juste? - elle peut manifester au contraire la surabondance de la grâce, comme un débordement de cette assurance et de cette liberté nouvelles que nous donne la foi.

L’amour-caricature

Nous savons bien que c'est l'amour qu'il a reçu enfant qui ouvre à l'adulte la possibilité d'aimer à son tour; pareillement l'amour reçu de Dieu suscite chez le chrétien une ouverture nouvelle pour ceux qui l'entourent. Sous-tendus ainsi par l'assurance de la grâce, nos engagements deviennent des réponses à l'amour de Dieu, des expressions de notre reconnaissance pour ce qu'il a fait pour nous.
Le croyant vit donc de se savoir reconnu et cette conviction ne lui donne pas simplement un dynamisme nouveau, elle crée aussi en lui une disponibilité nouvelle à l'autre. Quelqu'un qui n'est pas assuré de lui-même a tendance à chercher en l'autre une confirmation de sa propre valeur; c'est lui-même qu'il voudrait trouver dans le regard de l'autre et cela se fait touiours plus ou moins au détriment de son interlocuteur, réduit à un rôle de faire-valoir. Ainsi, sans même en être conscient, l'éducateur tentera de conformer à sa propre image les enfants qui lui sont confiés, au lieu de les aider à progresser dans leur propre chemin. Cette tentation ne lui est pas réservée, rappelez-vous la caricature féroce que Jacques Brel fait des « dames patronnesses » !

Jamais sans les autres

Se sachant reconnu, le croyant peut plus facilement apprendre à reconnaître l'autre tel qu'il est; la différence n'est plus nécessairement une menace, elle peut être vécue comme une richesse. Certes, ce regard respectueux de l'autre n'est jamais définitivement acquis, il est toujours à reconquérir sur la tentation de se servir de l'autre pour se mettre soi-même en valeur. En fait ce respect de l'autre dans son altérité est surtout toujours à recevoir à nouveau; le grand avantage du chrétien est qu'il en connaît une source; à lui de bien vouloir s'y abreuver...
Ce n'est pas seulement le respect de l'autre que nous apporte la conviction d'être justifiés par la grâce, c'est aussi une proximité, une solidarité nouvelles qui nous sont données avec lui, en particulier avec tous ceux qui manifestent dans leur vie la faiblesse et la finitude humaine.
Car accueillir la bonne nouvelle d'un Dieu qui nous aime tels que nous sommes demande d'avoir accepté que nous ne pouvons être justes par nous mêmes, que nous ne pouvons réussir tout seuls.
Démarche difficile; certes toute notre expérience humaine vient la confirmer: que serais-je aujourd'hui si le petit enfant que j'ai été n'avait été nourri, soigné, aimé par ses parents? Comment vivrais-je au quotidien si je ne m'inscrivais dans cette grande chaîne de solidarité que représentent, malgré tout, les sociétés humaines?

Une même humanité souffrante et pécheresse

Pourtant il nous est toujours difficile de reconnaître ce qu'il y a en nous de dépendance et d'accepter nos limites; nous aimerions tant pouvoir être totalement autonomes et ne rien devoir à personne... L'autonomie n'est-elle pas - et en partie à juste titre - une des valeurs les plus prisées par notre société ? Mais voilà... nous reconnaître justifiés par Dieu, c'est renoncer à notre prétention de pouvoir nous passer de Lui, cette prétention qui pour Paul représente le péché par excellence! C'est renoncer à notre envie d'être comme des dieux - d'ailleurs, le Dieu de la Bible n'a-t-il pas, lui, choisi de dépendre de la solidarité des hommes? C'est accepter ce qu'il y a en nous de pauvreté. Cela nous aide à dépasser la peur que suscitent en nous la pauvreté et la dépendance des autres et nous conduit à reconnaître la profonde solidarité qui nous unit à ces hommes et à ces femmes que nous avions envie de fuir. Et la conscience de cette proximité vient modifier fondamentalement la relation; car nous ne pouvons plus nous regarder comme des gens `bien' qui condescendrions à nous abaisser vers les pauvres, mais nous nous découvrons passagers de la même galère, la galère d'une humanité souffrante, pécheresse... une galère dont nous croyons que tous les passagers sont pourtant veillés par Dieu et invités à débarquer un jour sur la terre promise...

Une même humanité souffrante et pécheresse

Nous reconnaître justifiés par Dieu, c'est alors, du même coup, prendre conscience de l'indignité d'une société qui exclut certains de ces membres, qui leur refuse une place dans cette grande chaîne de solidarité qui devrait nous englober tous. C'est être conduits à refuser un tel refus, et à s'engager pour manifester clairement que Dieu, lui, reconnaît tous les humains et les inclut tous dans son amour.
Cette manifestation ne saurait se limiter à de beaux discours d'ordre religieux; comme Jésus et à sa suite, il s'agit de montrer que le Royaume de Dieu concerne toutes les dimensions de nos existences et qu'il est inséparable de l'idée de justice. Rappelons¬nous les appels des prophètes: « Brise les chaînes injustes, dénoue les liens de tous les jougs... Car c'est cela le culte auquel le Seigneur prend plaisir...» (2)
Dieu nous justifie, il nous reconnaît et nous aime tels que nous sommes; lui manifester notre reconnaissance, c'est aussi apprendre à nous reconnaître membres solidaires d'une humanité qu'il aime toute entière, et apprendre à reconnaître en l'autre, aussi défiguré paraisse-t-il au regard humain, un frère comme nous aimé et reconnu de Dieu; alors comment ne pas s'engager pour dire à travers nos actes quelque chose de cet amour qui nous fait vivre, pour que ce frère puisse se savoir reconnu...
(1) Romains 3, 28
(2) Ésaie 58 par exemple

ISABELLE GRELLIER
Professeur de théologie pratique à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg.
Avec l'aimable du Messager Evangélique, avril 1999