Projet d'Eglise et dimension diaconale

Réunion FEP-FPF 8 juin 07

Eternel problème que celui de la place que nous faisons à la diaconie dans la vie d’Eglise. Eternel problème depuis que nos assemblées d’Eglise ne sont plus des vraies communautés, où on partage vraiment les soucis et les biens, et depuis qu’elles ont perdu le lien avec les classes populaires.

Nous avons moins de difficultés à faire place, dans la vie ecclésiale, aux autres fonctions de l’Eglise ; le culte, le catéchisme, le témoignage rendu à l’Evangile nous paraissent faire partie des fondamentaux de l’Eglise. En période de vaches maigres, la tentation, dans les Églises, est de se recentrer autour de ces fondamentaux – quitte à laisser tomber le reste. Or, pour beaucoup, la diaconie fait partie du reste. Car elle n’apparaît pas spécifique aux Églises. On peut vivre la dimension de service social ailleurs que dans l’Eglise – aussi bien pour ceux qui sont en position d’aider, bénévolement ou professionnellement, que pour ceux qui sont en besoin d’aide.

Il me semble pourtant qu’une Eglise qui ne fait pas de place à la diaconie perd une grande part de son identité, et je vais essayer de le montrer, d’abord en reprenant les différentes façons dont on peut penser, théologiquement, un engagement diaconal, puis, dans un 2ème temps plus rapide, en évoquant quelques pistes plus concrètes. 

1/ La diaconie dans l’Eglise, théologiquement parlant.  

Pourquoi les chrétiens et les Eglises devraient-ils être présents sur le front de la souffrance, de la misère, de l’exclusion ?[1] Je vais simplement rappeler plusieurs réponses classiques, qui ont toutes à leur façon leur part de vérité : 

a)      La justification par les œuvres

Evoquons d’abord la vieille réponse qui n’a plus guère cours officiellement dans les Eglises, qui consiste à dire que l’engagement au service des pauvres est une façon de s’acquérir des mérites aux yeux de Dieu. 

Bien sûr, cette réponse ne peut satisfaire théologiquement de bons protestants – ni même d’ailleurs vraiment les catholiques d’aujourd’hui. Mais je crois qu’il est très important de l’évoquer parce qu’on est loin d’en avoir fini avec elle. Elle est présente en profondeur dans les mentalités de nos contemporains, dans une société qui vit en fonction d’une certaine idée du mérite ; notons d’ailleurs qu’on la trouve – au moins implicite, inscrite dans l’inconscient – chez beaucoup de gens ‘bien’, des gens avec qui nous partageons beaucoup de valeurs : le sens de l’engagement, du devoir, des responsabilités, le souci de la justice… 

On trouve, pratiquement, cette idée de la justification par les œuvres dans la croyance en la réincarnation qui constitue une réponse au besoin de justice ; son succès montre combien l’idée de mérite reste prégnante. On la trouve aussi dans les façons d’être de beaucoup de protestants – et peut-être surtout chez ceux qui, un peu éloignés de la dimension spirituelle, pas très à l’aise dans la relation avec Dieu, ont gardé surtout du protestantisme les valeurs et une éternelle mauvaise conscience. 

Bref il y a du travail pour dépasser cela – sans pour autant mettre les valeurs en question à la poubelle … 

J’entre maintenant dans les réponses protestantes classiques, plus satisfaisantes théologiquement. On peut en gros distinguer quatre façons de dire le lien entre foi et engagement diaconal, que je déclinerai encore à chaque fois de plusieurs manières. Je vais peu les commenter, car il me semble que pour l’essentiel, ces argumentations théologiques parlent d’elles-mêmes. Je m’appuierai simplement sur diverses citations, émanant en particulier des travaux sur « Evangile et service » menés à l’occasion des synodes de l’ERF de 1989 (pour les synodes régionaux) et 1990 (pour le synode national).  

Précisons encore que ces constructions théologiques ne sont nullement exclusives les unes des autres ; elles sont très proches et souvent se combinent les unes aux autres. Mais j’ai essayé de les distinguer, pour tenter de saisir un peu la complexité de nos façons de penser. 

De plus, la théologie se marie là avec les tempéraments et les histoires de chacun, avec les anthropologies qui sont les nôtres aussi, pour faire une multiplicité d’approches possibles. A la question ‘Pourquoi est-ce que telle personne décide de consacrer un peu ou beaucoup de son temps à aider des personnes en difficulté ?’, les arguments d’ordre théologique ne constituent qu’une petite part des vraies raisons, et parfois ils ne sont qu’un prétexte ou une couverture à bien d’autres motivations. Il me paraît cependant important d’essayer d’élucider ces constructions théologiques, parce qu’à les expliciter, on peut aider à ce qu’elles influent davantage en profondeur sur les façons d’être des personnes.  Et elles aident à rappeler les Églises à leur vocation.  

b)     L’engagement diaconal comme conséquence de la foi, dans la perspective de la justification par la grâce 

Si l’on pose comme fondement l‘affirmation de la justification par la grâce, l’engagement diaconal peut être compris : 

- comme expression de la reconnaissance au Dieu qui nous accueille gratuitement, comme réponse à l’amour premier de Dieu ; « Accueillir l’autre est une réponse et une manière de dire sa reconnaissance à celui qui a eu la folie de nous aimer »[2]. Ou : « Notre service n’a pas son origine en lui-même. Il est accueil du don de Dieu en Christ : réponse à l’amour reçu et pratique de la reconnaissance. »[3] 

- comme expression de la vie nouvelle que Dieu suscite en ses fidèles, manifestation de l’agapè qu’il nous donne. La perspective est plutôt paulinienne.  Dans son rapport au synode national de 1990, G.Delteil citait Luther : « Voici qu’alors jaillissent de la foi, l’amour et la joie en Dieu, et de l’amour une existence libre, spontanée, joyeuse qui se voue gratuitement au service du prochain »[4].   

- comme exercice de la responsabilité chrétienne : « Vous avez reçu gratuitement, alors donnez gratuitement » (Mt 10/8). Notons que cet ordre – formulé selon Matthieu par Jésus lui-même – intervient lors de l’envoi des douze en mission, justement après que Jésus leur a donné l’ordre de guérir les malades, de ressusciter les morts, de purifier les lépreux et de chasser les démons. 

- comme imitation de Jésus, vie dans la suivance de Jésus (Bonhoeffer). « Notre service, c’est d’imiter Jésus qui s’est donné lui-même »[5]. Dans une perspective matthéenne, le disciple doit et peut imiter son maître – sans qu’apparaisse forcément très explicitement ce qui pourrait être spécifique à Jésus-Christ.  

- comme manifestation du salut reçu, dans la perspective calvinienne de la sanctification qui exprime dans la vie quotidienne la réalité de la justification.  A l’extrême, l’engagement au service des autres peut devenir une façon de se rassurer quant à la réalité de son salut, de (se) prouver que l’on fait bien partie des élus (cf. la lecture qu’a faite  Max Weber à propos de l’éthique puritaine). 

     C’est ce qui met la personne de l’aidant en mouvement qui est au cœur de ces approches.  Deux motifs sont imbriqués là, dans des équilibres différents : celui de la grâce qui renouvelle en profondeur l’être et le faire des chrétiens, celui de l’exigence, pour le chrétien, de conformer sa vie aux commandements de Dieu. Dans la première optique, la vie chrétienne est plutôt du côté du recevoir, dans la seconde, elle est plutôt de l’ordre du vouloir et du devoir. Mais pour ces deux perspectives, l’action de service est seconde, elle est l’impératif suscité par l’indicatif premier de la grâce. 

c)      L’engagement diaconal comme manifestation du Royaume

Plutôt que sur la personne du chrétien qui s’engage dans l’action de service, c’est sur le projet de Dieu pour l’humanité et pour chacun des humains que l’accent est placé dans cette approche, représentée par la figure du « Royaume de Dieu » qui est centrale dans les évangiles synoptiques. 

« L’Evangile est porteur d’une promesse pour toute vie humaine. […] La diaconie vit de cette promesse. Elle y trouve le courage de son action. Elle témoigne à tout être de cette dignité qui est la sienne. C’est pourquoi elle veut être non simple geste d’assistance, mais pratique de libération et, dans la perspective du Royaume, signe d’anticipation. »[6] 

- Dans cette référence au royaume de Dieu, on peut souligner surtout, comme c’est le cas dans cette décision de l’ERF, l’espérance d’une victoire ultime sur les forces de mort qui semblent dominer aujourd’hui. Ainsi cette affirmation de B.Rodenstein :  c’est « la victoire de la vie remportée par le Christ qu’il s’agit de célébrer et d’actualiser sans cesse » [7], qui manifeste bien où la diaconie trouve les fondements de l’espérance qui la porte. 

- L’accent peut aussi être placé sur la dimension collective qui est sous jacente à la figure du Royaume. Alors que les approches présentées jusque là soulignent surtout la dimension individuelle, l’idée du royaume de Dieu ouvre à l’utopie d’un monde de justice et de fraternité où chacun aurait pleinement sa place, où le bien-être de quelques-uns ne se construirait pas sur la misère des autres. Une telle compréhension souligne en même temps la dimension politique que comporte  nécessairement l’engagement diaconal. 

d)     l’engagement diaconal comme témoignage rendu à l’Evangile 

      « Celui qui annonce la Parole sans entreprendre simultanément tout ce qui est possible pour qu’elle soit entendue ne satisfait pas à l’exigence qu’a la Parole d’être entendue librement sur un terrain propice. Il faut préparer le chemin à la Parole. Elle-même l’exige… Il n’est pas aisé à celui qui vit dans l’opprobre, l’abandon, la pauvreté, le dénuement, de croire à la justice et à la bonté de Dieu ». Cette affirmation de D.Bonhoeffer, citée dans le rapport au synode de la région Provence-Côte d’Azur-Corse de l’ERF, traduit bien cette orientation. 

Celle-ci peut être déclinée de deux façons un peu différentes : 

- l’action diaconale peut être comprise en elle-même comme une façon de manifester au bénéficiaire quelque chose de l’Evangile, 

- ou elle peut être envisagée comme un préalable ou comme un Zccompagnement à une évangélisation explicite, pour montrer en actes la vérité de la parole que l’on prononce. 

      Dans les deux cas, s’établit une relation triangulaire entre la personne en difficulté, celui (celle) qui l’aide, et l’Evangile au nom duquel l’action est menée et qu’elle manifeste. L’amour du prochain, qui est compris comme « la marque de reconnaissance des véritables disciples du Christ »[8], est une façon de désigner la ‘bonne nouvelle’ que le chrétien désire partager, en sus du pain ou du soin et à travers eux, avec la personne aidée. Il apparaît comme une authentification de cet Evangile dont l’aidant croit qu’il est la plus grande richesse qu’il peut apporter à son interlocuteur.  Au risque parfois que le désir de témoignage l’emporte sur l’indispensable attention aux besoins de la personne en difficulté et occulte la gratuité de l’amour de Dieu dont on voulait justement témoigner. 

e)      L’engagement diaconal comme reconnaissance et célébration de l’humain créé à l’image de Dieu

      Par rapport aux approches précédentes, cette démarche signifie un changement de perspective, puisque c’est le regard porté sur celui qui est en difficulté qui en constitue le fondement. Qu’elle s’appuie plutôt sur les textes vétéro-testamentaires qui voient en l’humain un être créé à l’image de Dieu (Genèse 1, Ps 8), ou sur la parabole néo-testamentaire du jugement dernier (Mt 25) qui voit dans les ‘petits’ les frères du Seigneur, il s’agit, à travers l’action diaconale, de manifester et d’inscrire dans la réalité quelque chose de cette proximité fondamentale entre l’homme et Dieu et de cette dignité que Dieu confère à chaque être humain.  « Avec le Christ, nous sommes conviés à regarder l’autre comme un frère digne d’aimer et capable d’aimer. La conversion que nous propose l’Evangile, c’est celle du regard. » [9] Ou encore : « Défendre l’homme quand il est bafoué est semblable à confesser le Dieu de Jésus-Christ. Car en l’homme, Dieu aussi est attaqué et bafoué. »[10]

    On peut refuser la lecture de Mt 25 qui voit dans ces ‘petits’ que le roi désigne comme ses frères toute personne en souffrance et considérer plutôt qu’il s’agit des disciples persécutés pour leur foi. Certains s’appuient d’ailleurs sur cette lecture pour défendre l’idée que la diaconie ne pourrait exister qu’au sein de la communauté chrétienne.  Mais l’idée d’une fraternité qui unit tous les humains – comme enfants du même père – n’a pas forcément besoin de cette référence et elle reste une forte motivation à l’engagement diaconal. 

Je voudrais enfin m’arrêter sur une perspective moins classique qui, sans aucunement revenir à une justification par les œuvres, interroge la compréhension de l’engagement diaconal comme conséquence de la foi. Je m’appuie là en particulier sur les réflexions d’Etienne Grieu dans son article « La vocation diaconale de l’Eglise » (Documents Episcopat, n°1/2006).  

f)       L’engagement diaconal comme source et nourriture de la foi : 

A travers la rencontre avec des personnes en difficulté, l’aidant peut être amené à cheminer dans la foi au Dieu « qui a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ».  Il ne s’agit pas d’instrumentaliser les personnes en difficulté en disant qu’à travers elles, c’est le Seigneur lui-même que l’on peut rencontrer – au risque d’ailleurs de ne plus s’intéresser aux personnes pour elles-mêmes… Mais la rencontre avec les ‘petits’, les ‘fragiles’, ouvre à des expériences fondamentales qui mettent en mouvement et qui, pour le chrétien, renouvellent la foi.

Etienne Grieu en nomme trois que je reformule librement :

- Il s’agit d’abord, pour aider, d’apprendre à se laisser toucher par autrui, de faire place à la compassion – et ce faisant, de redécouvrir combien l’expérience de la solidarité est source de vie. L’humain pourrait-il être pleinement humain sans cette ouverture fondamentale à l’autre ? Exister, c’est sortir de soi pour s’ouvrir à l’autre. Et le chrétien prend alors mieux conscience que la relation à Dieu est aussi de cet ordre : se laisser toucher, se laisser rencontrer et sortir de soi. 

- Cette expérience de rencontre et, a contrario, la réalité de la solitude dans laquelle vivent tant de personnes, conduisent à prendre conscience de l’importance des liens qui nous relient aux autres. Bien loin du mythe de l’individu auto-suffisant qui fait tant de mal dans nos sociétés, nous expérimentons  combien ces liens nous aident à tenir debout, et nous sommes rendus attentifs à la nécessité d’en prendre soin. Le chrétien est alors renvoyé à la parole qui le nomme : « Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi », à « l’amour non conditionnel [de Dieu] que la métaphore du Père tente de dire » (Grieu, p. 9).  

- L’engagement au service des démunis et la prise de conscience de la difficulté qu’il y a souvent à aider vraiment conduisent à faire une troisième expérience, non moins fondamentale pour tout être humain, celle du dépouillement : dépouillement à l’égard des richesses sur lesquelles nous avons tendance à fonder notre sécurité, dépouillement de notre prétention à  pouvoir secourir ou guérir les autres… « Chacun, au fil d’une histoire partagée, risque d’en ressortir transformé, dépouillé : il est convoqué à l’abandon de ses recettes. Il se retrouve bien souvent lui-même pauvre, démuni, ne sachant pas quoi dire ni quoi faire. Mais en même temps, il se pourrait qu’il ait trouvé la joie et le vrai bonheur de se sentir accueilli comme il est. [...] C’est une redécouverte de la vraie vie » (Grieu p.7). Pour le chrétien, cette expérience du dépouillement résonne, bien sûr, avec celle qu’a vécue Jésus. Le voilà à son tour invité à renoncer à s’appuyer sur lui-même, sur ses richesses, pour s’accepter mendiant devant Dieu et apprendre à recevoir de lui la vie. Expérience fondamentale pour la foi … 

      Dans cette perspective, l’engagement diaconal est donc un lieu de maturation de la foi, plus qu’une conséquence de celle-ci. Car il permet, à travers la démarche de la rencontre, d’apprivoiser l’expérience du dépouillement, expérience inquiétante, douloureuse, mais pourtant nécessaire pour pouvoir s’approcher de l’essentiel.  

      Cette approche peut sembler relativement égoïste, puisqu’elle souligne surtout ce que celui qui s’engage dans un chemin de solidarité peut en recevoir.  Mais je crois qu’il est important de considérer lucidement ce que l’on peut donner et ce que l’on reçoit dans la relation. Une démarche qui se prétendrait uniquement altruiste, uniquement dans le don, serait de l’ordre du leurre. De plus, elle inscrit dans la relation une dissymétrie qui n’est pas respectueuse de la dignité de la personne aidée.  Toute relation vraie est de l’ordre d’un échange. Sans idéaliser la relation avec les personnes en difficulté, je crois qu’ il y a effectivement beaucoup à en recevoir, en termes de maturation dans la compréhension de la vie et de la foi, en termes de recentrage sur l’essentiel : la fraternité, l’espérance… 

2/ Projet d’Eglise et dimension diaconale, quelques réflexions plus concrètes.

                Je ne fais qu’évoquer ici  - dans un certain désordre – quelques questions et pistes d’action pour que la diaconie puisse trouver mieux sa place dans le projet d’Eglise et l’irriguer en retour.  

a)      Il y a, localement, tout ce que les uns et les autres font déjà, individuellement, dans un cadre laïc, souvent avec beaucoup de cette discrétion qui est chère aux protestants…              

                Pour que ces actions puissent mieux nourrir la foi de ceux qui sont engagés et de ceux qui ne le sont pas – ou le sont ailleurs -, et qu’elles puissent être mieux portées par les paroisses, il faut : 

- des lieux où les personnes engagées puissent partager leurs expériences, pour élargir les horizons des autres. Cela permettra aussi que le culte prenne une nouvelle pertinence,  que la prière d’intercession soit vraiment en prise avec les réalités ; 

- des lieux où les personnes engagées puissent relire leurs expériences, pour elles-mêmes, pour prendre du recul, pour se décharger de ce qu’il y a de lourd, pour transformer ce qu’elles vivent en richesse ; en fait, pour mieux apprivoiser ce dépouillement que j’ai évoqué précédemment. 

                Ce travail de relecture ne peut pas forcément se faire à l’échelle locale ; il y faut une certaine distance avec le lieu de l’engagement, et un groupe avec lequel la confiance s’instaure. C’est peut-être au niveau des régions de la FEP que ces groupes – type Balint – peuvent le mieux s’inscrire. 

b)      Il y a, localement (ou moins localement), tout ce qui se fait dans les institutions diaconales, avec des partenariats à réinventer constamment pour qu’il y ait enrichissement mutuel entre les paroisses et ces lieux diaconaux. 

Il peut y avoir du côté des paroisses, un certain nombre de blocages à surmonter, en particulier la crainte que l’engagement de certains dans de tels lieux soit en concurrence avec leur engagement paroissial. 

Du côté des institutions diaconales et de leurs personnels, cela demande : 

- de vouloir faire vivre la vie associative sans laquelle ces institutions perdent leur identité ; 

- de savoir faire appel à des bénévoles (donc de dépasser la crainte de la concurrence, qui reste parfois présente), en leur proposant des tâches valorisantes et une formation pour qu’ils puissent les assurer. 

Ce partenariat demande aussi que les institutions diaconales ne se laissent pas enfermer par la nécessaire technicité de leur action, pour toujours reposer la question du sens. Il faut que celle-ci reste ouverte au niveau de l’institution elle-même, pour veiller à ce que le fonctionnement au quotidien et les choix d’orientation soient toujours au service des personnes. Il faut aussi qu’elle reste ouverte pour les personnes accueillies comme pour les personnels, les uns et les autres ayant besoin de lieux où crier la douleur, l’incompréhension, la révolte, la surprise, la joie, et essayer de les apprivoiser. 

Le lien entre institutions et paroisses se joue – et doit, à mon sens, continuer à se jouer - particulièrement sur ce terrain de la question du sens : participation aux conseils d’administration, visiteurs issus de paroisses, bénévoles participant à l’animation, etc. Il sera fructueux si ces personnes issues des Églises sont elles aussi des questionneurs de sens. Car si une compréhension étroite de la laïcité peut constituer un obstacle aux questions vraies, c’est aussi le cas d’une affirmation trop rapide de la foi. On peut aussi bien occulter les questions de sens en refusant de les poser qu’en leur apportant des réponses toutes faites qui les étouffent. 

c)       Il y a aussi tout ce que l’on peut inventer au niveau des communautés ecclésiales, souvent des petites choses simples, qui concernent des proches. 

Car une des chances des Églises – si j’ose le dire ainsi –, c’est que les paroisses ne sont plus indemnes des maux qui touchent la société ; les personnes en difficulté redeviennent des proches : 

- il y a les sans-papiers, qui sont souvent sur les bancs de nos Eglises, avec qui les paroissiens peuvent apprendre à vivre la solidarité et découvrir des organismes tels que la Cimade. 

- il y a la solitude, cette pauvreté tellement banale, quand on n’est inscrit dans aucun réseau de relations et qu’on ne se sent utile à personne. Dans ce domaine, il est possible d’agir sans très grandes compétences, en faisant de petites choses modestes et pourtant importantes : groupes de bricolage ouverts aux gens du quartier, groupes de balades pour ceux qui sont seuls le dimanche… Il y a dans les paroisses des gens plus ou moins seuls qui peuvent trouver du plaisir à faire vivre des groupes réunissant des personnes diverses autour de projets simples.  Et la communauté ecclésiale se trouvera aussi enrichie de cette ouverture sur l’extérieur. 

- Je rêve aussi à des initiatives telles que les SEL (systèmes d’échanges locaux), qui permettent des échanges de services et de biens, créant par là du lien social. Il me semble que les Églises locales pourraient être davantage présentes dans ce genre d’engagements. 

                Une des vigilances à avoir, me semble-t-il, dans ces engagements, c’est qu’ils favorisent le plus possible la réciprocité, qu’il s’agisse bien d’une entraide où personne ne se vit comme un éternel débiteur, incapable de donner.  

d)      Je voudrais souligner aussi la responsabilité particulière des Eglises d’être présentes sur le terrain du spirituel

J’évoque ce témoignage d’une femme du quart-monde, remerciant l’Eglise pour tout ce qu’elle lui avait apporté, mais constatant : « il y a une chose qu’ils ne m’ont jamais proposée et qui pourtant me plairait beaucoup : ce serait de prier avec eux » [11]. Il ne faut certes pas négliger notre peur, légitime, d’abuser de la fragilité des gens en difficulté, mais pas non plus que cette peur fasse passer à côté des demandes des personnes. 

Et je trouve passionnante l’expérience de ‘l’aumônerie des rues’ menée à Strasbourg par un petit groupe de bénévoles, qui parcourt les rues à la rencontre de ceux qui y vivent, pour leur proposer, au nom de l’Eglise, de la relation et du dialogue - et rien d’autre pour ne pas fausser la relation[12]. Ce dialogue prend souvent une dimension spirituelle, car il y a une vraie attente en ce domaine. 

e)      L’un des enjeux d’une diaconie vivante, c’est que ces initiatives aient leur place dans le culte, pour qu’elles puissent le nourrir et s’en nourrir, pour que la diaconie joue pleinement son rôle de source et de moteur. 

Nous savons mal assurer l’articulation entre culte et service. J’évoque telle paroisse où l’on propose chaque dimanche une lettre de l’ACAT à signer, mais sans porter les personnes concernées dans la prière ; où il est demandé aux paroissiens d’apporter des produits pour les Restos du cœur, mais ceux-ci sont laissés au fond du temple, comme si cela ne faisait pas partie du culte. Il suffirait souvent de peu pour mieux établir le lien …  

Encore deux remarques pour conclure :

f)       Ces différents engagements exigent une certaine formation

Une formation technique est bien sûr souvent indispensable. Mais au-delà il me paraît essentiel que les personnes engagées dans une relation diaconale aient l’occasion de se former personnellement et théologiquement, pour savoir mieux se situer dans la relation humaine, pour approfondir leurs motivations et les interroger théologiquement, pour penser théologiquement les questions fondamentales sous-jacentes. Au-delà des nécessaires savoirs – il en faut bien évidemment – et en dialogue avec eux, je conçois la formation comme une occasion d’essayer de nommer les questions que l’engagement diaconal amène à poser, de réfléchir à la façon dont il interroge et nourrit notre humanité, dont il interroge et nourrit la foi ; une occasion, donc, de progresser, personnellement et en dialogue, sur ce chemin de dépouillement qui est chemin de vie.  C’est ce que j’essaye de faire à Strasbourg à travers la formation continue offerte aux professionnels et aux bénévoles de l’action médico-sociale[13].

Il me paraît aussi important d’assurer une sensibilisation des futurs pasteurs à cette dimension diaconale, pour qu’ils puissent en être les moteurs dans leur ministères ultérieurs.  Ce que nous avons aussi le privilège de pouvoir faire, en 5ème année, à Strasbourg. 

g)      Ces différentes pistes semblent concerner la dimension interpersonnelle et négliger la dimension politique de l’engagement

Je crois pourtant qu’elle est fondamentale à la diaconie qui ne peut se contenter de réparer les pots cassés par la société, sans protester contre les fonctionnements qui continuent à briser et à exclure. La figure du Royaume qui nourrit l’action diaconale ouvre nécessairement à la dimension politique. Elle invite travailler à la construction d’une société plus juste – mais où la justice serait interrogée et subvertie par l’agapè quand elle risque de devenir trop rigide. 

Il me semble important que cet engagement politique soit articulé à une présence effective sur le terrain. S’il y a un projet politique dont la foi chrétienne est porteuse, c’est bien celui de lutter contre l’idolâtrie de l’argent qui est à la base de la plupart des projets de société que les politiques nous proposent aujourd’hui. Un tel projet – forcément à contre-courant – valorise une vie de simplicité et d’hospitalité. Ne peuvent le défendre valablement – sans qu’il devienne une idéologie - que ceux qui vivent effectivement la solidarité et le partage, que ceux qui sont entrés dans le chemin de dépouillement que la rencontre avec les gens en souffrance suscite. Il me semble que c’est alors que l’engagement de type politique prend toute sa saveur d’Evangile. 

                                                                                                                                                                                                                   Isabelle Grellier
Faculté de Théologie protestante de Strasbourg  


[1] Ou peut-être faudrait-il dire plutôt que les Eglises devraient être présentes sur le front de la consolation, du partage des biens, du lien social à recréer… Il mériterait sans doute de réfléchir aux différences d’accents qu’impliquent ces deux façons de poser la question. Mais ce n’est pas ce que je veux faire ici.

[2] Etienne François, Rapport au synode régional ERF de la Région Ouest, 1989, document dactylographié, p.7

[3] Eglise Réformée de France, « Evangile et service », décision du synode national d’Enghien (1990). 

[4] Luther, « Traité de la liberté chrétienne »  in Œuvres t.2 Genève Labor et Fides, 1966, cité par G.Delteil, « Evangile et service », Information – Evangélisation, 1990 n°5, p.14.

[5] Etienne François, Rapport au synode régional ERF de la Région Ouest, 1989, document dactylographié, p.1

[6] Eglise Réformée de France, « Evangile et service », décision du synode national d’Enghien (1990).

[7] Rapport au synode régional ERF-région parisienne1989

[8] Laurent Gagnebin, Rapport au synode régional ERF de la Région Nord-Normandie, 1989, document dactylographié, p.12

[9] B.Rodenstein, Rapport au synode régional ERF-région parisienne,1989, document dactylographié, p.18

[10]  Paul Keller, Information-Evangélisation, 1989/1, p.9

[11]  Cité par E.Grieu dans « La vocation diaconale de l’Eglise », Documents Episcopat n°1/2006, p.13

[12]  Voir une présentation de cette expérience dans Isabelle Grellier et Patricia Rohner-Hégé,(dir.), Habiter la ville : attention chantier. Les Églises dans la cité, Lyon - Strasbourg, Olivétan - Oberlin, 2005, p. 105 à 109. 

[13]  Que l’on peut suivre en parallèle d’un engagement professionnel ou bénévole, et in absentia (la participation à deux session restant requise). Avis aux amateurs !